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Origines

Chica, tshéga, séga, maloya, même combat ?

7 avril 2014
7 Lames la Mer
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Esclavagiste invétéré, Médéric Louis Élie Moreau de Saint-Méry publie en 1801 un texte dans lequel il livre ses impressions sur la « danse des nègres » aux Antilles. Son style, les expressions utilisées, les images et la dimension paternaliste qui s’en dégagent sont assez proches de l’esprit de certains textes que l’on retrouve dans « L’Album de La Réunion » d’Antoine Roussin. Mais les similitudes ne s’arrêtent pas là. Détestable sur la forme, ce texte demeure un document historique. Les descriptions qu’il contient, plus particulièrement sur les pratiques de danse dans la population esclave des Antilles, évoquent les pratiques réunionnaises et de l’océan Indien et nous renvoient, dans un jeu de miroirs, à notre propre histoire. C’est pourquoi « 7 Lames la Mer » a décidé de publier de larges extraits de ce texte.

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"La femme tient les deux bouts d’un mouchoir qu’elle balance"...
"Danse des nègres sur l’île de La Dominique", by Augustin Brunias.

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Quand les nègres veulent danser, ils prennent deux tambours, c’est-à-dire, deux espèces de tonneaux d’inégales longueurs, dont l’un des bouts reste ouvert, tandis que l’autre reçoit une peau de mouton bien tendue. Ces tambours (dont le plus court se nomme « bamboula », parce qu’il est fait quelquefois d’un très gros bambou qu’on a creusé) résonnent sous les coups de poignet et le mouvement des doigts du nègre qui se tient à califourchon sur chaque tambour. On frappe lentement sur le plus gros, et avec beaucoup de vélocité sur l’autre.

Ce son monotone et grave est accompagné par le bruit d’une certaine quantité de petites calebasses où l’on a mis des cailloux et qui sont percées dans leur longueur par un manche qui sert à les agiter. Des « banzas », espère de guitares grossières à quatre cordes, se mêlent au concert dont les mouvements sont réglés par le battement de mains des négresses qui forment un grand cercle. Elle composent toutes une sorte de chœur qui répond à une ou deux chanteuses principales, dont la voix éclatante répète ou improvise une chanson.

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Le "banza", instrument d’origine africaine, ancêtre du banjo.
"The Old Plantation" (extrait), esclaves dansant dans une plantation de Caroline du Sud. 1785-1895. Œuvre attribuée à John Rose.

Un danseur et une danseuse, ou des danseurs pris en nombre égal dans chaque sexe, s’élancent au milieu de l’espace et se mettent à danser, en figurant toujours deux à deux. Cette danse peu variée consiste dans un pas fort simple où l’on tend successivement chaque pied et où on le retire en frappant plusieurs fois précipitamment de la pointe et du talon sur la terre, comme dans l’anglaise. Des évolutions faites sur soi-même ou autour de la danseuse qui tourne aussi et change de place avec le danseur, voilà tout ce qu’on aperçoit, si ce n’est encore le mouvement des bras que le danseur abaisse et relève en ayant les coudes assez près du corps et la main presque fermée ; la femme tient les deux bouts d’un mouchoir qu’elle balance.

On croirait difficilement, quand on n’a pas vu cette danse, combien elle est vive, animée, et combien la rigueur avec laquelle la mesure y est suivie, lui donne de grâce. Les danseurs et les danseuses se remplacent sans cesse, et les nègres s’y enivrent avec un tel plaisir, qu’il faut toujours les contraindre à finir cette espèce de bals, nommés Kalendas, qui ont lieu en plein champ et dans un terrain uni, afin que le mouvement des pieds ne puisse y rencontrer aucun obstacle. (...)

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"Danse des nègres, île de La Dominique", by Augustin Brunias.

Nos mœurs créoles ont adopté une autre production exotique qui, venue également de l’Afrique, a eu une influence plus étendue que toutes les danses de nègres dont j’ai parlé. C’est une danse connue, presque généralement dans les colonies de l’Amérique, sous le nom de « chica », qu’elle porte aux Isles-du-Vent et à Saint-Domingue.

Lorsqu’on veut danser le chica, des instruments quelconques jouent un air, absolument consacré à cette espèce de danse, et dans lequel la mesure est extrêmement marquée. L’art pour la danseuse, qui tient les extrémités d’un mouchoir ou les deux côtés de son jupon, consiste principalement à agiter la partie inférieure des reins, en maintenant tout le reste du corps dans une sorte d’immobilité.

Veut-on animer le chica, un danseur s’approche de la danseuse, pendant qu’elle s’exerce et s’élançant d’une manière précipitée, il tombe en mesure presque à la toucher, recule, s’élance de nouveau, et semble la conjurer de céder avec lui au charme qui les maîtrise. Enfin, lorsque le chica paraît avec son caractère le plus expressif, il y a dans les gestes et dans les mouvements des deux danseurs, un accord plus facile à concevoir qu’à décrire.

Il n’est rien de lascif qu’un pareil tableau ne puisse offrir, rien de voluptueux qu’il ne peigne. C’est une espèce de lutte où toutes les ruses de l’amour, et tous ses moyens de triompher sont mis en action : crainte, espoir, dédain, tendresse, caprice, plaisir, refus, délire, fuite, ivresse, anéantissement, tout y a un langage, et les habitants de Pahos auraient divinisé l’inventeur de cette danse.

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"L’art pour la danseuse, qui tient les extrémités d’un mouchoir ou les deux côtés de son jupon, consiste principalement à agiter la partie inférieure des reins, en maintenant tout le reste du corps dans une sorte d’immobilité."
"Danse d’esclaves", by Augustin Brunias.

Je ne tenterai pas d’exprimer quelle peut être l’impression produite par la vue d’un chica dansé avec toute la précision dont il est susceptible. Il n’est point de regards qu’il n’anime, point de sensibilité qu’il n’émeuve, point d’imagination qu’il n’allume ; il donnerait du sentiment à la caducité. Mais je soutiens que cette idée, en quelque sorte magique, n’a pu naître que dans un climat doux et propice au plaisir, et qu’elle est un monument qui dépose de l’influence que la danse peut acquérir.

Ce chica était dansé, il n’y a pas longtemps encore, par de jeunes beautés dont les grâces naïves l’embellissaient et le rendaient peut-être plus séduisant. Elles le dansaient seules, il est vrai, ou avec une de leurs compagnes, qui prenait le rôle du danseur, sans oser toutefois en imiter la vivacité. Mais nos moeurs ne sont pas restées assez pures pour qu’une pareille épreuve puisse être tentée ; le chica n’est plus admis dans les bals des femmes blanches, si ce n’est lors de quelques réunions presque fortuites, où le petit nombre et le choix des spectateurs rassurent la danseuse.

C’est aux négresses de l’île hollandaise de Guracao, qu’il faut accorder la palme pour la manière de danser le chica ; il est même difficile de concevoir jusqu’à quel degré elles ont su pousser l’art qu’on y cherche ; il va si loin, que leur buste semble indépendant de sa base, qu’elles agitent avec une mobilité qui lasse même la vue.

Le chica nous est venu des contrées africaines où presque tous les peuples le dansent et principalement les Congos. Les nègres l’ont transporté aux Antilles où il a été bientôt naturalisé. Dans tout le continent de l’Amérique espagnole, le chica exerce un empire tellement universel qu’au commencement de ce siècle, on l’y dansait encore dans les cérémonies pieuses, dans les processions et que les épouses du seigneur se montraient au peuple à travers une grille pendant la nuit de Noël, exprimant entre elles par les agitations voluptueuses du chica, la joie qu’elles ressentaient de la naissance de l’Homme-Dieu qui venait racheter par sa mort, toutes les illusions du monde.

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"Danse des nègres, île de La Dominique", by Augustin Brunias.

L’Amérique n’a pas été la seule qui ait reçu à cet égard l’influence de l’Afrique, puisque les Maures ont rendu propre à l’Espagne la passion du Fandango, qui n’est autre chose que le chica, seulement un peu moins développé, parce que le climat ou d’autres circonstances lui auront été moins propices.

Ce serait peut-être l’objet d’une recherche assez curieuse que celle du peuple à qui cette danse expressive doit sa première origine. On l’a bien attribuée aux nègres de la côte de Guinée, mais un fait puissant s’opposera toujours à ce qu’on adopte cette explication, c’est la nudité de ces Africains. Et qui ne sait pas que la nature perd, pour les hommes sans vêtements, la plus grande partie de charmes qu’elle a attachés à ses plaisirs les plus doux. Où auraient-ils puisé tous ces riens délicieux, toute cette gradation de désirs, si bien marquée par le chica ?

Quelle comparaison pourrait-on établir, par exemple, entre cette danse et celle des Caraïbes nus, de l’île Saint-Vincent, qui se prennent sous les bras, deux à deux, et qui en gloussant quelques sons monotones et lugubres, se plient et se relèvent alternativement, durant des heures entières et croient avoir dansé ? Il y a peut-être de commun entre les Caraïbes et les inventeurs du chica l’amour de la danse et l’effet du climat mais quelle différence de mœurs il faut nécessairement supposer !

Cette observation me rappelle presque involontairement les malheureux naturels de Saint-Domingue, qui avaient des danses historiques, une espèce de pyrrhique et des danses aussi voluptueuses que le chica.

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"Danse des nègres, île de La Dominique", by Augustin Brunias.

Ils étaient nus, je le sais, mais l’histoire nous a assez révélé de faits pour que nous devions penser que les Indiens des quatre grandes Antilles étaient venus du Continent. Sans doute ils avaient eu une communication quelconque avec des peuples assez civilisés pour savoir que les charmes qu’on soustrait à des regards trop curieux sont quelquefois plus puissants. Cette pensée avait évidemment présidé à l’origine des danses qui leur étaient devenues propres ; et si le reproche que des historiens ont fait à ces danses d’être trop lascives était fondé, cet excès, n’en doutons pas, était, comme ceux du chica, l’effet de la nudité qui ne permet plus de sentir les nuances délicates qui séparent la volupté de l’obscénité.

Mais les Caraïbes qui étaient eux-mêmes des émigrants, établis dans les petits Antilles, n’avaient aucune idée de ces danses des Indiens, dont ils étaient les implacables ennemis. De quelque point qu’ils fussent partis pour arriver dans cet archipel, on n’y connaissait sûrement pas de danses inspirées par le plaisir : leurs moeurs sanguinaires l’auraient épouvanté.

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Au Surinam, by Dirk Valkenburg

Et ne faudrait-il pas plutôt demander compte de cette ingénieuse découverte, à cette contrée, que les beaux arts et le goût le plus pur ont rendue immortelle ; à cette contrée où l’on dit que Socrate livré au plaisir de la danse, montra jusqu’où pouvait aller le triomphe d’Aspasie ? La Grèce était sous un climat tempéré et située de manière que ses habitants, qui firent éclore tous les germes de volupté, pouvaient facilement propager leur doctrine séductrice, et en Asie, et en Afrique.

Nous savons que les Perses, placés dans la première, ont des danses vives et amoureuses. En Egypte, au jour où l’hymen fait briller son flambeau, des danseuses ne viennent-elles pas offrir à la nouvelle épouse, dans d’aimables jeux, l’image encore voilée des mystères que Dieu ordonne de célébrer et n’invitent-elles pas la volupté à lui préparer des couronnes ? Il me semble que la passion de toute l’Asie mineure pour les danses que l’amour semblait y avoir enseignées, n’est pas sans analogie avec le chica ; et si Horace, le chantre des plaisirs, a cru devoir se montrer sévère pour la danse Ionienne, j’ai déjà dit qu’on pourrait aussi censurer de la même manière l’espèce de frénésie à laquelle le chica conduit quelquefois.

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"The Old Plantation", esclaves dansant dans une plantation de Caroline du Sud. 1785-1895. Œuvre attribuée à John Rose.

Je ne puis me défendre du penchant qui me ramène toujours vers la Crèce, quand je remarque qu’une danse qui peignait principalement l’histoire de Thésée et d’Ariasne, y portait le nom de Candiote et que l’on dit à Saint-Domingue d’un africain, d’un nègre créole, occupé de plaisir, et chérissant surtout la danse qu’il est Candiot.

Est-ce le hasard qui a fait tant de rapprochements ; et ce hasard est-il donc si impérieux qu’il ne soit pas permis d’aller chercher l’origine du chica chez un peuple qui a rempli l’univers entier du bruit de sa gloire, de sa célébrité dans tous les genres, surtout de sa délicatesse exquise pour tout ce qui respirait la volupté ?

Qu’on considère encore une fois la danse des Caraïbes de Saint-Vincent, et l’on sera convaincu que le chica ne peut avoir été inventé que par des hommes dont l’imagination brûlante suppléait à ce que les yeux ne devaient pas apercevoir.

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
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