Categories

7 au hasard 6 janvier : Welcome to the world cinema in Jaipur - 3 avril : Quand Hamon fait du Sarkozy - 27 mars 2013 : Si la pa maloya, nou maladé - 14 octobre 2014 : Culture réunionnaise : prisonniers de l’éphémère ? - 31 août 2013 : Permis de piétiner accordé ! - 19 juillet 2014 : Les « travailleurs intellectuels » et le « tout-Etat » - 4 février 2013 : Le 15 février, j’aime Tiloun - 24 octobre 2016 : In fonnkèr pou « Sèt lam’ la mèr » - 12 août 2015 : Cyberattaque : la guerre en direct sur votre écran ! - 28 novembre 2015 : Campagne de la droite : le coup bas de trop... -

Accueil > Lames de fond > Chroniques de Geoffroy & Nathalie > Chagos : un peuple créole déporté

Océan Indien

Chagos : un peuple créole déporté

3 octobre 2012
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

« Chargés dans les cales du bateau sous la menace de fusils comme au temps de l’esclavage, nous quittions le paradis pour l’enfer », témoigne Olivier Bancoult. En 1965, l’archipel des Chagos est évacué et sur l’île principale de Diego Garcia, les Américains construisent leur plus grande base militaire aéronavale hors Etats-Unis. Cela s’est passé dans l’océan Indien, à moins de 2500 kilomètres de La Réunion. Retour sur l’histoire d’un peuple sacrifié au profit d’une stratégie de guerre permanente.

Avril 2006. Recueillement à l’île Salomon, lors d’un voyage de quelques heures. Au milieu : Olivier Bancoult, leadeur du « Chagos Refugees Group ».
Source CRG.

En pleine guerre froide, les Etats-Unis prospectent dans l’océan Indien et explorent Aldabra et Diego Garcia. La première île abrite une espèce unique de tortues géantes alors l’armée américaine installe sa base militaire sur la seconde, présentée devant le Congrès comme déserte malgré une population établie depuis quatre générations. Les tortues sont préservées ; les hommes déportés manu-militari vers Maurice et les Seychelles entre 1965 et 1973. Avant d’être embarqués pour Maurice, les derniers Chagossiens assistent au gazage de leurs animaux domestiques rassemblés par les militaires dans un grand hangar. Certains bateaux, conçus pour 12 passagers, transportent parfois jusqu’à 150 Chagossiens pour une traversée de 6 jours sans manger. Ceux qui meurent en route sont jetés à la mer. On estime à une dizaine le nombre de « morts avant l’arrivée ». Le dernier convoi de Chagossiens accoste à Port Louis le 2 mai 1973.

La nuit, je rêve de Diego

L’île de Diego Garcia et sa base militaire américaine.
Source : CRG.

Pourquoi a-t-on sacrifié ce peuple créole de l’océan Indien ? Sous administration mauricienne, l’archipel des Chagos, stratégiquement positionné au milieu d’un océan Indien de 75 millions de km2 entre Afrique, Moyen Orient et Chine, est inclus dans le BIOT (British Indian Ocean Territory) en 1965 et loué aux Américains sur un bail de 50 ans (1966/2016) reconductible pour 20 ans. En 1976, Sir S. Ramgoolam, premier ministre mauricien, confie au journal « Le Monde » : « nous avons vendu Diego Garcia à la Grande Bretagne parce que nous redoutions que, en cas de refus de notre part, Londres ne nous accorde pas l’indépendance ». En échange de Diego, Maurice obtient donc l’indépendance sans l’épreuve du référendum. En échange de la location de Diego à l’armée américaine, Londres obtient pour sa part une ristourne de 14 millions de dollars sur l’achat de missiles Polaris, troc révélé en 1975 par le « New York Times ». L’armée américaine met ainsi un pied au cœur de l’océan Indien que l’ONU s’empresse de déclarer « zone de paix ». Vaine résolution N° 2832…

Sur l’île de Diego Garcia...
Source CRG.

Le sort des Chagossiens a donc été scellé par une succession de marchandages aux relents colonialistes, sur fond de militarisation et d’impérialisme américain. Cinq ans plus tard, Maurice réclame la rétrocession des Chagos. Sir Anerood Jugnauth, premier ministre, le fait savoir au sommet des Non-alignés, à Belgrade en 1989, et s’émeut du risque nucléaire que fait peser sur la zone la base de Diego. La même année, une vieille Chagossienne, Marie-Elphegia Véronique, rencontrée à Port Louis, nous dit : « Partout où je regarde, je vois Diego. La nuit, je rêve de Diego ». Que faire ? Porter sa parole au monde !

Une centaine de bombes en béton

Avec la montée des puissances orientales et la concurrence renouvelée pour les matières premières africaines, vient le basculement vers l’Est de la scène stratégique mondiale. Dans ce contexte, Diego pourrait devenir le point nodal de la stratégie militaire américaine. S’ils hésitent toujours entre Guam (Pacifique) et la super-base chagossienne comme centre de leur dispositif militaire, les Etats-Unis gardent un intérêt constant pour ces positions au centre de l’Océan Indien. L’installation d’une base flottante, capable d’accueillir 4 sous-marins lanceurs d’engins supplémentaires, est évoquée depuis 2009. Après les bombardements de l’Afghanistan et de l’Irak, Diego Garcia est au cœur du dispositif de pression exercé sur l’Iran par les USA. Récemment, une centaine de bombes en béton a été livrée à Diego… signe, s’il en fallait, qu’une attaque de la République islamique est bien à l’ordre du jour. Dès lors, la déportation des Chagossiens et l’occupation militaire de l’archipel interrogent au-delà de la dimension humanitaire : elles s’adressent au monde dans son ensemble, et aux opinions de l’Océan Indien en particulier.

Sur l’île de Salomon...
Source CRG.

Un déficit d’intérêt

L’enjeu est de taille : après avoir servi de base aux bombardements d’Irak et d’Afghanistan — ces derniers étaient, quoi qu’on en dise, illégaux — notre voisinage immédiat est en passe d’être utilisé pour frapper un Etat souverain sous un prétexte préventif. Au-delà, le dispositif militaire installé à Diego Garcia et la militarisation de l’Océan Indien ciblent les intérêts des puissances émergentes de la zone, et d’abord, la Chine. Car c’est bien la République populaire que vise le déploiement tous azimuts des ressources navales et aériennes poursuivi depuis une décennie par les administrations successives à Washington. Enfin, la présence américaine à Diego contrecarre les désirs d’ouverture aux mers chaudes de la Russie, et sa participation à l’intrigue historique qui se joue entre l’Océan Indien et l’aire pacifique. Qu’en pensent les progressistes ? A Maurice, ils sont mobilisés. A La Réunion, c’est le silence, malgré l’activité régulière et militante de quelques associations solidaires. Un déficit d’intérêt accentué par le prisme déformant des médias réunionnais, qui restitue en temps réel ce qui se passe à 10.000 km et nimbe d’une inquiétante étrangeté ce qui se déroule à nos portes.

Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
3 octobre 2012

• A lire sur le même sujet :
- « Chagos, l’archipel confisqué : "Partout où je regarde, je vois Diego" »
- « Chagos : une tombe... pour le chien renifleur »
- « Chagos : « Diego mo later », en souvenir de Lisette... »
- « Chagos : la Grande Bretagne mise en échec »
- « Conférence sur les Chagos »

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter