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Océan Indien

Chagos : un paradis à bail reconductible

30 janvier 2016
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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L’évacuation des îles Chagos est ordonnée dans l’indifférence générale en 1965. Elle sera totale : il n’y a plus un seul Chagossien aux Chagos. En 1966, la Grande Bretagne loue à l’US Army une partie de Diego Garcia, l’île principale de l’archipel. Là, les Etats-Unis installent leur plus grande base militaire hors USA. Souscrit pour cinquante ans, le bail expirera donc en cette année 2016...

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L’île de Diego Garcia et la base militaire américaine, au cœur de l’océan Indien. Le bail qui permet à l’armée américaine d’occuper les lieux, signé en 1966, expire en 2016 mais est reconductible pour 20 ans. Photo : Google earth.

Tandis que des milliers d’enfants, de femmes et d’hommes, victimes de la guerre, fuient leur pays pour tenter de rejoindre le mirage européen, les Chagossiens mènent un combat acharné pour retourner vivre sur la terre de leurs ancêtres. Exilés de force et déportés vers l’île Maurice et les Seychelles, entre 1965 et 1973, par les navires britanniques et américains, ils furent les premières victimes de la militarisation de l’Océan Indien. En 1971, l’ONU déclarait pourtant l’Océan Indien « zone de paix » (résolution 2832). En vain.

L’année 2016 marque donc la fin de la période de 50 ans du bail de location de Diego Garcia par la Grande-Bretagne aux États-Unis. « Cette année 2016 débouche sur l’alternative qui résume tout l’enjeu de la lutte des Chagossiens depuis leur déportation de leurs îles natales, souligne le « Comité Solidarité Chagos La Réunion », dans un communiqué. Soit le bail est reconduit tacitement, faute de nouvelles dispositions en faveur des Chagossiens, soit leur droit au retour est enfin reconnu et mis en œuvre par une réinstallation concrète progressive, dans le cadre d’un bail réaménagé ».

« Nous avons le droit de vivre sur la terre qui nous a vu naître », nous déclarait Olivier Bancoult, leader du « Chagos Refugees Group », le 19 août 2015.

Retour sur les grandes lignes de la tragédie chagossienne. Et interview avec le « Comité Solidarité Chagos La Réunion », par les voix de son Président, Georges Gauvin, et de son secrétaire, Alain Dreneau.

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

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Au coeur de l’océan Indien, l’archipel des Chagos fait partie du BIOT (Territoire britannique de l’océan Indien). Photo : Google earth.

En pleine guerre froide, les Etats-Unis explorent l’océan Indien pour y implanter une base militaire. Ils sélectionnent deux îles : Aldabra au nord de Madagascar et Diego Garcia, principale île de l’archipel des Chagos et second port naturel de l’océan Indien. Mais Aldabra abrite une espèce unique de tortues de terre géantes. L’armée américaine jette alors son dévolu sur les Chagos, présentées comme « désertes » devant le Congrès, malgré une population de 2.000 habitants, implantée depuis quatre générations. Les tortues sont sauvegardées ; les hommes déportés.

« Nous avons vendu Diego Garcia pour quelques millions de livres (NDLR : trois millions de livres sterling) à la Grande Bretagne parce que nous redoutions que, en cas de refus de notre part, Londres ne nous accorde pas l’indépendance », confiait Sir Seewoosagur Ramgoolam, premier ministre mauricien à un journaliste du Monde en mars 1976. « Ce fut pour nous une surprise totale lorsque les Britanniques décidèrent de louer l’île aux États-Unis pour cinquante années... » Aujourd’hui, il est admis que « l’excision des Chagos » fut le prix acquitté par les autorités mauriciennes pour accéder à l’indépendance, effective le 12 mars 1968.

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Diego Garcia, devenue (en partie) une base militaire américaine. Photo : Navy

Administrativement rattaché jusqu’alors à l’île Maurice, l’archipel des Chagos est donc incorporé dans le BIOT (British Indian Ocean Territory), entité décriée par de nombreux états riverains de l’océan Indien et notamment par l’Inde, ancienne colonie britannique… Mais l’archipel des Chagos n’est pas « inhabité » comme les Américains l’affirment devant le Congrès... Il faut donc faire déguerpir les habitants.

L’évacuation de l’archipel est alors orchestrée de manière méthodique et confidentielle, entre 1965 et 1973. « Les Américains nous ont dit qu’il fallait partir, qu’une bombe allait éclater sur l’île, que nous n’avions pas le choix, qu’il y aurait une récompense au bout du voyage », nous confiait une Chagossienne, rencontrée dans les faubourgs de Port-Louis, capitale de l’île Maurice, en 1989.

On évacue d’abord l’île de Diego Garcia, repoussant la population vers les îles de Peros Banhos et de Salomon. Puis, Salomon est confisquée et vidée de ses habitants. Peros Banhos sera la dernière île habitée tandis que les bulldozers entrent en action à Diego Garcia à partir de 1971 pour construire la base militaire américaine.

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Une Chagossienne dans les faubourgs de Port-Louis (île Maurice). 1989. Photo : 7 Lames la Mer.

Le dernier convoi de Chagossiens accoste à Port-Louis le 2 mai 1973, après une traversée cauchemardesque. Les survivants racontent qu’avant d’être embarqués de force sur le bateau, ils assistèrent impuissants au gazage (aux pots d’échappement des jeeps) de leurs animaux domestiques rassemblés par les militaires dans un hangar. Selon les témoignages, certains bateaux, conçus pour 12 passagers, embarquent jusqu’à 150 Chagossiens pour une traversée de 6 jours, sans rien à manger. Ceux qui meurent sont jetés par dessus bord. On estime à une dizaine les Chagossiens « morts avant l’arrivée » et jetés à la mer.

« Lorsque le dernier bateau est arrivé à Port-Louis, les Chagossiens à bord ont refusé de débarquer. Ils voulaient rentrer aux Chagos. Alors, ils ont été jetés sur les quais, sans ménagement. Ils sont restés là, hébétés… Ils ne savaient plus quoi faire. »

L’arrivée à l’île Maurice est catastrophique : 15 Chagossiens sont internés en hôpital psychiatrique, 11 se suicident et 42 meurent rapidement à cause des maladies auxquelles ils sont exposés pour la première fois de leur vie. « Nous nous souvenons encore des enfants de la famille Talate, morts de malnutrition quelques jours après notre arrivée ».

L’éviction de la population chagossienne permet au Royaume Uni de louer une partie de Diego Garcia aux Etats-Unis d’Amérique avec un bail de 50 ans (reconductible pour 20 ans) expirant en 2016. En échange de Diego Garcia, les Britanniques obtiennent des Américains une ristourne de 14 millions de dollars sur l’achat de fusées Polaris, marché signé à Londres le 30 décembre 1966. Les termes ahurissants de cette transaction ne sont révélés qu’en 1975 par le « New York Times ».

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Olivier Bancoult, leader du "Chagos Refugees Group".

En 1983, Olivier Bancoult, 18 ans, natif de Peros Banhos, fonde le « Chagos Refugees Group » — avec d’autres militants comme Lisette Talate, décédée en janvier 2012 — dont l’objectif essentiel est le retour aux Chagos. Il témoigne : « C’est avec fierté que je représente officiellement aujourd’hui la communauté chagossienne. (...) Nous avons connu des victoires mais aussi des défaites. C’est le sens de notre lutte. Jamais nous n’avons obtenu quelque chose sur un plateau. Jamais. Il a fallu toujours se battre. Seule la lutte est efficace. La preuve, c’est que le regard des autres a changé : ils savent maintenant que nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout. Notre objectif demeure le même : le droit de pouvoir vivre, comme tout être humain, sur sa terre natale. Notre but est de rentrer chez nous, d’habiter aux Chagos ».

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

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Maison abandonnée. Chagos. Source CRG.

Ce qu’attendent aujourd’hui Olivier Bancoult et les Chagossiens, c’est la décision de la Cour Suprême britannique, saisie d’une action chagossienne qui lui demande d’annuler le jugement de 2008 prononcé par la Chambre des Lords. Explications avec le « Comité Solidarité Chagos La Réunion », par les voix de son Président, Georges Gauvin, et de son secrétaire, Alain Dreneau.

7 Lames la Mer : En quoi consiste ce jugement de 2008 ?

Comité Solidarité Chagos La Réunion : En novembre 2000, la haute Cour de justice de Londres a reconnu aux Chagossiens le droit de retourner sur leurs îles natales. Mais en 2004, le Gouvernement demande à la Reine de signer deux décrets-lois interdisant leur retour. Malgré deux procès en appel gagnés contre ces interdictions (en 2006 et 2007), l’épilogue calamiteux arrive en octobre 2008, quand la Chambre des Lords — en tant que Cour de Cassation – réduit à néant les espoirs des Chagossiens. L’arrêt définitif, pris à une majorité très mince (et très suspecte) de trois voix contre deux, interdit le "droit de retour" du peuple chagossien. Tous les recours sont alors épuisés.

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Olivier Bancoult. Photo 7 Lames la Mer.

7 Lames la Mer : Si tous les recours ont été épuisés, comment Olivier Bancoult continue-t-il le combat juridique ?

Comité Solidarité Chagos La Réunion : En 2008 la Chambre des Lords était encore la plus haute instance de l’édifice judiciaire britannique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : une nouvelle instance a été créée au sommet du système, la Cour Suprême. La Cour Suprême a déjà depuis sa création été amenée à casser des jugements de la Chambre des Lords. C’est donc devant la Cour Suprême que l’action en justice a été relancée par Olivier Bancoult. La Cour Suprême s’est réunie en session le 22 juin 2015 pour examiner la requête des Chagossiens.

7 Lames la Mer : Quels sont les nouveaux arguments portés par les Chagossiens dans ce combat ?

Comité Solidarité Chagos La Réunion : Ces nouveaux éléments ont trait à la fameuse étude initiée par Londres en 2001/2002, portant sur la faisabilité d’une réinstallation des Chagossiens aux Chagos. Étude qui avait conclu à l’impossibilité d’une telle réinstallation. Étude qui fut présentée à l’époque comme objective et transparente, mais qui donna lieu en fait à des pressions exercées par les autorités politiques britanniques sur l’équipe des consultants, afin de discréditer toute idée de retour. Or plusieurs des consultants avaient conclu au contraire à la faisabilité d’une réinstallation. Une contre-expertise existait dans le dossier. Mais elle avait rapidement disparu de la circulation. Et lors du procès devant la Chambre des Lords elle ne fut pas produite devant les juges ! C’est donc sans pouvoir tenir compte de ces conclusions d’experts, favorables aux Chagossiens, que la Chambre des Lords les a bannis des Chagos ! Mais ce document de contre-expertise a pu être retrouvé par l’équipe de juristes d’Olivier Bancoult. Et c’est en s’appuyant sur cette nouvelle donne qu’Olivier Bancoult a pu saisir la Cour Suprême, pour que soit invalidé le jugement de 2008.

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Peros Banhos, archipel des Chagos. Source CRG.

7 Lames la Mer : Les autorités britanniques ont donc clairement exercé des pressions sur les experts chargés d’évaluer la réinstallation des Chagossiens aux Chagos...

Comité Solidarité Chagos La Réunion : Cette forfaiture de la part des autorités britanniques vient enfin, après 15 longues années, d’être pleinement confirmée, comme le révèle Frédéric Banc dans « Le Quotidien » [1] : « Dans un article publié samedi dernier, le quotidien britannique « The Guardian » (…) se base sur des documents qui ont été déclassifiés (et sont devenus) accessibles, pour expliquer que le ministère des Affaires étrangères de Grande-Bretagne avait approché un professeur d’université, Charles Sheppard, afin qu’il commente négativement le pré-rapport. L’étude finale avait notamment fait ressortir que le retour des Chagossiens avait un coût « prohibitif ». (…) En 2010 le « Times » avait repris les déclarations d’un autre expert ayant participé à ce travail, Stephen Akester. Ce dernier avait alors expliqué que les éléments favorables aux Chagossiens avaient été “effacés de l’étude suite aux pressions politiques” ». Olivier Bancoult n’a pas été surpris par ces révélations qui pour lui n’en sont pas, lui qui avait toujours dénoncé l’hypocrisie et la « malhonnêteté des Anglais ».

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Diego Garcia... En 1989, une vieille Chagossienne, Marie-Elphegia Véronique, nous confiait : « je pense tout le temps à Diego. Partout où je regarde, je vois Diego. La nuit, je rêve de Diego. »

7 Lames la Mer : Comment les Chagossiens abordent-ils cette nouvelle étape de leur combat, devant la Cour Suprême ?

Comité Solidarité Chagos La Réunion : Les faits ne peuvent désormais être contestés, ils sont avérés publiquement, dévoilés par des documents officiels britanniques. À la veille du prononcé de la décision de la Cour Suprême, il apparaît désormais de façon évidente que le jugement de la Chambre des Lords de 2008 est totalement disqualifié, parce que nourri de mauvaise foi et de tromperie aux dépens des Chagossiens. Olivier Bancoult et les Chagossiens, tout en étant vaccinés contre tout excès d’optimisme, sont confiants dans la suite que la Cour Suprême va donner prochainement à leur requête.

7 Lames la Mer : Si les Chagossiens obtiennent satisfaction devant la Cour Suprême, quelle sera leur priorité ?

Comité Solidarité Chagos La Réunion : Une fois le droit au retour enfin rétabli et solennellement réaffirmé, il restera à concrétiser les conclusions positives de l’étude de 2014, impartiale celle-là, qui a conclu à la faisabilité de la réinstallation. Certes les conditions que voudrait imposer le gouvernement de Londres ne peuvent être acceptées par les Chagossiens (interdiction des visites, personnes âgées non acceptées, accès au foncier fermé…). Mais les négociations doivent se poursuivre… avec en ligne de mire un accord avant la fin de l’année 2016.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[127 janvier 2016

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