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Nathacha Appanah, Tropique de la violence

« Cette île a fait de moi un assassin »

30 octobre 2016
Izabel
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« Tropique de la violence » de Nathacha Appanah secoue littéralement la rentrée littéraire. Il parle de Mayotte et du scandale permanent que représente ce département français, le 101ème, perdu au sud de l’archipel des Comores.

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Nathacha Appanah. Photo Catherine Hélie © Éditions Gallimard.

La réalité de cet archipel pose tant de questions, qu’on peine à s’en détacher pour en venir au propos littéraire. On se surprend à penser que c’est si près de nous, cet étrange département français, si près et si loin à la fois.

Quels rapports malsains de sujétion à la France font fleurir cette pauvreté et cette violence ? Quelle attraction exerce ce département sur les autres îles de l’archipel, tellement irrésistible que l’océan Indien rejette maintenant, à l’instar de la Méditerranée, ses noyés, ses mourants, ses fantômes faméliques jusque dans le paradisiaque lagon de Mayotte.


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Nathacha Appanah est mauricienne. Elle est née en 1973 dans le nord de l’île, d’une famille très modeste d’engagés indiens arrivés à la fin du XIXe siècle. Les Pathareddy-Appanah. « Tropique de la violence » est son 6ème roman. C’est une petite femme mince à la peau ambrée et aux étonnants yeux jaunes.

Si vous l’écoutez, vous entendrez une voix douce, presque timide. Si vous lisez ses mots, vous découvrirez une langue brute, crue, lapidaire, violente comme Gaza. Gaza, non, pas la ville de Palestine quoique… ce n’est sans doute pas pour rien que ce bidonville proche de Mamoudzou s’appelle Gaza.

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"Bidonville", Florent Espana.

« Gaza c’est la France »...

« Je ne sais pas qui a surnommé ainsi le quartier défavorisé de Kaweni, à la lisière de Mamoudzou, mais il a visé juste. Gaza, c’est un bidonville, c’est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c’est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c’est une énorme poubelle fumante que l’on voit de loin.

Gaza, c’est un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza, c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza, c’est Mayotte, Gaza c’est la France ».

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Nathacha Appanah manie la plume comme un dessinateur manierait ses crayons, ou comme un photographe pointerait son objectif, avec précision, assurance, sachant parfaitement ce qu’elle veut atteindre, ce qu’elle veut montrer. Et sa plume au fil de temps prend une ampleur, une acuité qui seules peuvent dire cette réalité-là : « Cette île a fait de moi un assassin… Cette île nous a transformés en chiens »…

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Photo d’une performance réalisée par l’artiste comorien Soeuf Elbadawi. (Source bbec.lautre.net)

« Ceci s’appelle un chef-d’œuvre »


« Ceci s’appelle un chef-d’œuvre », n’hésite pas à dire François Busnel dans « La grande librairie ». Et ce livre de 175 pages, un petit livre par la taille, mais grand par le talent, est maintenant sélectionné pour le Goncourt et le prix Médicis.

J’ai plaisir à le souligner, car c’est le projecteur enfin allumé sur Mayotte. Pas sur les hôtels de luxe, pas sur les merveilleux fonds marins, pas sur le pique-nique au lac Dziani, l’îlot de sable blanc comme la farine, non, sur les « kwassas » arrivant à l’aube chargés de leur marchandise humaine, sur le bidonville de Gaza, sur l’impuissance des associations humanitaires, sur les clandestins, sur l’extrême pauvreté endémique, sur les petits chefs de gang, la drogue et le fric, et la violence. Sur la mort lente et certaine.


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Tout cela est présenté comme une galerie de tableaux, de tableaux vivants, encore vivants, mais plus pour longtemps. Chaque tableau porte un prénom et toute la détresse du monde est là sous nos yeux. Chaque tableau dit l’indicible. Chaque tableau est écrit comme un autoportrait.

Nathacha Appanah est une magicienne du trait et de la couleur, sang et poussière, éblouissement et noirceur, éclaboussures de soleil et profondeurs marines, elle manie son verbe comme un pinceau. Elle maîtrise son art.


« Tropique de la violence », une galerie de portraits


Marie, le seul personnage féminin, est une « muzungu », une étrangère. Et cependant, elle semble porter en elle toutes les contradictions de ce pays :

« J’ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel. J’ai 29 ans et il faut me croire. Chaque jour monte l’attente, chaque jour gonfle l’espoir d’avoir un enfant. J’égrène les mois avec des rêves, des rires, des câlins.

Les comptines remontent de mon enfance comme par magie. Tourne tourne petit moulin frappent frappent petites mains et ma tête est une calebasse remplie de choses qui semblent à portée de main et qui pourtant se refusent à moi… J’enfle, mais il n’y a que de la mauvaise graisse en moi… Je deviens folle, je ne suis plus moi-même. Je titube.
J’ai 30 ans et je ne fais que cela : attendre et pleurer ».

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Street art : œuvre de l’artiste graffeur Socrome (anagramme de Comores).

Moïse, surnommé MO, l’enfant du hasard, jeté entre les bras de la femme par l’océan, le bébé du Djinn, un œil noir, un œil vert, ce personnage-là qui justifie à lui seul le titre du livre. Cet être différent qui est arrivé par un Kwassa sur la plage de Bandrakouni :

« Ne t’endors pas, ne te repose pas, ne ferme pas les yeux, ce n’est pas terminé. Ils te cherchent. Tu entends ce bruit, on dirait le roulement des barriques vides, on dirait le tonnerre en janvier mais tu te trompes si tu crois que c’est ça. Ecoute mon pays qui gronde, écoute la colère qui rampe et qui rappe jusqu’à nous. Tu entends cette musique, tu sens la braise contre ton visage balafré ? Ils viennent pour toi ».

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Source : sebmel.over-blog.

Bruce, le roi de Gaza, celui qui gagne tous les « mourengués », celui qui règne sur le bidonville, celui qui est né ici à Mayotte et qui n’a jamais connu l’amour d’une mère. Celui qui « voyez vous-même, monsieur n’est pas fait pour le collège » :

« Je m’appelle Bruce et je suis le chef de Gaza… Je suis là pour régler mes comptes… Et crois-moi ce jour là j’ai failli te tomber dessus et t’éclater comme une papaye et tout de toi, ton œil vert ton sang ta merde ta bave ton foutu sac tes couilles ta bite ton cœur, tout ça je voulais le voir par terre, sur mes mains et sur les murs…
Je suis le plus fort, je suis le roi de Gaza »…

À lire aussi : « Soeuf Elbadawi : “Est-il normal de devenir clandestin en sa propre terre ?” »


Stéphane, l’humanitaire idéaliste qui tombe sans rien comprendre dans ce chaudron du Diable, qui a lu des articles, qui a entendu prononcer le mot de « clandestins », qui confond le Mahorais, le Grand Comorien, l’Anjouanais, le Malgache, « ils se ressemblent tous ».

On lui parle de ci ou de ça, des agressions sexuelles, du mec qui a introduit la drogue chimique et qui déambule tranquille, sans être inquiété, on lui parle du « plus beau lagon du monde », qu’il a vu de ses yeux, émeraude et opaline. On lui parle de tout ça, et il se croit à l’abri. Il est venu pour aider, il est venu pour sauver.

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Socrome.

« On te dit que si ça continue, si l’État français ne fait rien, ce sont les Mahorais eux-mêmes qui prendront leur destin en main et ficheront tous les clandestins et les délinquants dehors. Tu as alors l’image de centaines de noirs descendant dans la rue avec des machettes et tu ne sais plus si c’est une image du Rwanda ou du Zimbabwe ou du Congo et tu dis ça n’arrivera jamais dans un département français…

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On te dit de faire attention… On te dit tout le matériel dans le local c’est comme agiter la viande devant les lions… On te serine. Ne téléphone pas dans la rue, ne va pas seul au distributeur, ne porte pas de sac en bandoulière. Mais tu continues à vivre et à croire que tu seras à l’abri.

Pourtant ta vie bascule quand tu rentres d’une semaine dans le sud… Ta vie bascule quand ils rentrent dans le local, te bousculent et de traitent de pédophile, de pédé. Ils avancent sur toi, tu voudrais être un mur solide et inviolable… Tu as peur, ton corps est mou, ton estomac est remonté dans ta gorge…Tu te souviens de leur odeur de fer et de fumée ».

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Nathacha Appanah. Photo Catherine Hélie © Éditions Gallimard.

Et dans cette galerie de tableaux, il y a aussi les autres, les flics, Olivier le policier qui n’a pas abandonné son humanité, La Teigne, Rico, les « soussous », les chiens et les fantômes, les « Wanaisas », avec leurs pieds à l’envers.

Tous ceux-là qui circulent au milieu des cases en tôle, qui se roulent dans la poussière, les femmes et les enfants qui se damneraient pour manger, les clandestins qui viennent dans l’espoir de s’installer où il faut pas, les batailleurs de « mourengué » et Bruce toujours, Bruce le Roi de Gaza, qui roule ses petites épaules maigres, jette la tête en arrière, se dresse fièrement sur ses ergots et puis la drogue, et puis l’argent…

« Avant tout, il faut avoir de l’argent, de la thune, du fric, money money money, il faut que ça rentre, il faut que ça sorte, il faut que ça boive, que ça fume et que ça revende. Le meilleur joint c’est toi qui dois l’avoir »…

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Un Kwassa-kwassa, canot de pêche sur lequel s’entassent les migrants pour rejoindre Mayotte. Photo Ikissai.

« J’ai vécu à Mayotte »… dit Nathacha Appanah.

« J’ai vécu à Mayotte de 2008 à 2010. J’y suis arrivée de façon naïve, en suivant mon époux, qui était muté là-bas. Je pensais que ça allait être formidable et me disais que ma fille allait vivre la même enfance îlienne et tropicale que moi. Puis, très vite, je me suis rendu compte que c’était une île qui ne se laisserait pas appréhender aussi rapidement, et que j’étais pétrie de clichés sur elle.

Mayotte est assez étrange et provoque chez certains le « syndrome de l’Inde » [un trouble psychique ayant pour cause le choc des cultures], tel que le décrit le psychiatre Régis Airault. J’ai réalisé après mon retour que j’en parlais constamment, car je gardais un très grand attachement pour ce pays ».


« J’ai vu des jeunes dormir sur une table de ping-pong »…

« À côté de la maison où j’ai vécu lors de mon premier séjour, il y avait une aire de jeux sur un terrain vague. Un matin, j’ai vu des jeunes dormir sur des matelas posés sur une table de ping-pong. C’était alors comme si cette île pleine d’enfants qu’est Mayotte se confrontait avec une réalité.

Des amis m’ont expliqué que les parents de ces enfants étaient arrivés clandestinement sur l’île française, depuis les autres îles des Comores, Anjouan ou Mohéli. Quand ils se faisaient arrêter par la police, ils déclaraient ne pas avoir d’enfants pour éviter que ceux-ci soient expulsés »
.


« Oui, c’est un livre politique »…

« Si la politique, c’est le quotidien des gens, le point de vue des non-puissants, alors oui, c’est un livre politique. Mais si la politique, c’est la théorie et les rapports, alors non. Mon ambition a toujours été de faire le livre le plus juste possible en étant au cœur des choses et que les personnages soient incarnés dans toute leur chair et leur complexité.

Mayotte est un concentré de toutes nos problématiques actuelles. C’est un cas d’école du déplacement des populations, des problèmes écologiques, de l’identité. Tout ce qui est au cœur même de notre monde actuel est aujourd’hui concentré sur cette petite terre ».


« Je n’ai pas peur »


Nathacha Appanah a été guidée dans son entreprise par des habitants de Gaza, pour la plupart des adolescents, qui l’ont accompagnée et lui ont raconté leur quotidien dans leur île de Mayotte. Certains ont accepté d’être nommés, d’autres ont souhaité conserver leur anonymat.

« Je n’ai pas peur tandis que mes pieds frappent la terre, que je sens le vent salé et chaud me fouetter le visage, que j’entends la fureur derrière moi, non ce n’est pas comme avant quand tout se ratatinait en moi, quand je ne savais plus qui j’étais ni comment je m’appelais. Non, tandis que je rejoins l’océan, je n’ai plus peur.

Je m’appelle Moïse, j’ai quinze ans et je suis vivant… J’arrive bientôt à la fin mais je n’ai pas peur, ce bleu magnifique, brillant, ce bleu qui peut-être n’existe qu’ici dans cet océan, m’appelle. Sans ralentir, je fais alors comme tous les enfants de Mayotte au moins une fois dans leur vie, je fais décoller mon corps au bout de l’embarcadère, ma poitrine se bombe, mes jambes et mes bras se soulèvent. Je plonge dans la rade de Mamoudzou »…

Izabel

À lire aussi du même auteur aux Éditions Gallimard
  • « Les rochers de Poudre d’or », 2003.
  • « Blue bay Palace », 2004.
  • « La noce d’Anna », 2005.
  • « En attendant demain », 2015.
  • « Petit éloge des fantômes », 2016.
    Et aux Éditions de l’Olivier » : « Le dernier frère » 2007.

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