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Tribune Libre

Césaire : parler plus fort que les désastres

16 juin 2013
Mario Serviable
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Le 26 juin 2013, la France commémorera (ou pas) le centenaire de la naissance d’Aimé Césaire. Dans l’océan Indien, une médiathèque porte son nom à Sainte-Suzanne, comme une école à Camp Levieux (Maurice). L’ARS Terres Créoles présentera, à l’occasion, une exposition d’Education populaire sur l’itinéraire d’un homme politique majeur du XXe siècle qui a choisi la non-violence comme voie de libération et la poésie comme arme de combat.


Aimé Césaire traversera le siècle de façon paradoxale ; il sera l’homme des contradictions et de la complexité : Africain de culture européenne vivant aux Amériques créoles, poète et homme politique insulaire d’une patrie continentale, anticolonialiste et père de la départementalisation des outre-mer français.

C’est l’homme des retours et des ruptures : rupture avec le PCF, retour sur la départementalisation qu’il récuse comme fondée sur l’aliénation et la domination.

C’est l’homme d’un mot ombrageux, un mot-défi perturbant : la Négritude. Personnage extraordinaire, il a été député communiste, puis progressiste, de la Martinique pendant 48 ans (1945-1993), et maire de Fort-de-France pendant 56 ans (1945-2001), tout en restant la voix, la plume et la conscience des brutalisés de l’Histoire. Il a été l’homme d’un temps : la fin des colonialismes ; il a été l’homme d’une géographie ternaire : l’Afrique séminale, La Martinique natale et la Négritude globale.

Il y a des volcans qui demeurent
"Dorsale bossale"

Le Nègre fondamental

Né à Basse-Pointe, La Martinique, le 26 juin 1913, Césaire est enraciné à son île, comme le laminaire est accroché à son rocher ; le laminaire est cette algue fragile, comestible et obstétrique, battue au gré des vagues, mais qu’aucune tempête ne peut arracher à son assise rocheuse. C’est à Paris que Césaire rencontre l’Afrique. Parti pour les études à 19 ans, il y croise le Sénégalais Senghor, futur député français comme lui, et futur président du Sénégal. Ils fondent en 1934 la revue « L’Etudiant noir », qui fera connaître, à travers la littérature, les malheurs et les grandeurs de « la nation noire » ; c’est le programme de la Négritude.

Le troisième fondateur du mouvement est un autre Sénégalais, Alioune Diop (1910-1980). Surnommé le « Socrate noir », ce sénateur de gauche SFIO [1], fondateur de la revue et des éditions Présence africaine, renonce à la carrière politique pour engager sa revue dans la Négritude. Césaire y retrouve son « moi africain », pas comme une panthère noire, pas non plus comme « un bœuf-porteur au pays de félins très anciens », mais comme un pont parlant de lianes entre les civilisations. Il demeure le « Nègre inconsolé  » du piétinement de l’héritage africain, ou le « Nègre fondamental », mais Nègre, cette insulte d’automobiliste parisien, ramassée un jour de jeunesse et érigée en provocation littéraire.

Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire

La dette au Surréalisme

Césaire entre dans la poésie du siècle avec son « Cahier d’un retour au pays natal » en 1939. L’œuvre est saluée par Breton comme « le plus grand monument lyrique de ce temps ». La reconnaissance est donnée par Paris à un poète français des Antilles ; Césaire revendique ce statut : « J’ai appris à penser dans la langue française et que nos maîtres, c’étaient des philosophes français, c’étaient les poètes français. J’ai appris à parler dans cette langue, à écrire dans cette langue. » Il reconnaît que le Surréalisme fut « la voie royale » de la Négritude ; le poète a emprunté la technique littéraire, cette recherche de liberté formelle et onirique, et en même temps perturbatrice de la pensée logique ; et au bout des mots libérateurs, il obtient « le jaillissement espéré du moi nègre ». Toutefois, s’il a emprunté la méthode, il a refusé d’adhérer au système.

Il y a des volcans qui ne sont là que pour le vent / Il y a des volcans fous
(Extrait de "Dorsale bossale")

Père de la départementalisation, combattant du colonialisme

En 1946, Césaire est le rapporteur de la loi dite du 19 mars qui transforme les « quatre vieilles colonies  » (Réunion, Martinique, Guadeloupe, Guyane) en départements français d’outre-mer, à l’instar des trois départements (?) de l’Algérie. Les habitants cessent d’être des sujets pour redevenir des citoyens, comme en 1848. Dans un échange avec Césaire, Paul Vergès rappelle l’importance de la décision : « Quand je regarde les conséquences matérielles, sociales de la loi du 19 mars, je me dis que cette loi a transformé la vie quotidienne infiniment plus que l’abolition de l’esclavage n’a transformé la situation des esclaves affranchis ».

Césaire crée le mot nouveau « départementalisation » pour signifier la transformation sociale des colonies enfoncées dans les retards et les détresses de tous ordres. « Une vieille misère pourrissant sous le soleil, silencieusement ; un vieux silence crevant de pustules tièdes, l’affreuse inanité de notre raison d’être » [2].

Révolté contre la répression dans l’empire colonial français, Césaire rédige en 1950 « Discours sur le colonialisme ». Comme Camus, horrifié par les événements de Madagascar, il démissionne du PCF le 24 octobre 1956. Dans sa lettre à Thorez, il rappelle qu’aucune « pensée, aucune théorie, ne valent que repensées par nous et pour nous  ». Prenant ses distances avec la départementalisation, alors que le général de Gaulle accède au pouvoir, il fonde en 1958, le Parti Progressiste Martiniquais et réclame l’autonomie. Il proclame : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » [3]. Il engage le procès de la colonisation qui décivilise le colonisateur et détruit les sociétés dominées, « vidées d’elles-mêmes », dans une dérive de brutalité, de domestication et de racisme.

Avec Camus pour réinterroger la révolte

Une proximité des vies et des visions rapproche Camus et Césaire. Tous deux nés en 1913, si proches et si dissemblables, ils ont traversé un siècle caractérisé par deux affrontements mondialisés meurtriers, la refondation du monde sur l’idéologie politique, et la fin d’une aventure coloniale européenne initiée en 1492. « Nous sommes nés pour porter le temps, non pour nous y soustraire ». Cette formule de Dadelsen, ami de Camus, pose le défi de l’engagement. A l’archéologie de la condition humaine de Camus (l’absurde, la part de l’étranger, l’homme révolté), fera écho le credo de Césaire : l’identité et la dignité de la part noire de l’humanité. Le premier est penseur politique, le second, homme politique d’un mouvement d’émancipation gagé sur la langue et la culture. Tous d’eux confrontés à un même phénomène : la colonisation dans les marges de la France, et les réponses à y apporter.

Tous d’eux choisissent les mêmes armes, l’éducation et l’engagement littéraire, pour se sauver d’abord et pour offrir à d’autres des raisons d’espérer. Tous d’eux abordent le théâtre comme levier d’éducation populaire, chacun avec son verbe et sa singularité : Césaire est poète, Camus romancier. Tous d’eux Français, vouant une tendresse pour leur pays natal exotique. Les similitudes s’arrêtent là. Ils ne partagent pas la même géographie, l’Algérie pour l’un, La Martinique pour l’autre ; ni la même histoire, Blanc pauvre en terre musulmane conquise, et Noir issu du déracinement de l’esclavage. Césaire traîne « l’impasse » de la départementalisation-assimilation comme un albatros mort autour du cou.

Il la considère comme un malentendu historique et un marché politique de dupes. Lui voulait l’égalité et la justice sociale ; la bureaucratie centralisatrice encodait hexagonalisation et homogénéisation. « J’ai pris acte de la faillite de la départementalisation et, un beau jour, j’ai dit : Merde ! C’est tout. Tout le monde a compris ». Pas tous. Il sera contesté, « de l’intérieur » par Frantz Fanon, théoricien de la Libération et les créolistes autour de Glissant. Le premier prône l’indépendance et la lutte armée, les seconds opposent à la Négritude le concept de Créolité, basé sur le métissage et le multilinguisme. « Il est temps pour le vieux roi d’aller dormir » ! Citation insolente reprise par Confiant pour congédier l’homme des anciennes transcendances légitimantes. Ainsi va la vie !

Il y a des volcans qui se meurent
"Dorsale bossale"

Poteau-Mitan de la République idéale

Césaire meurt le 17 avril 2008. Il est inhumé le dimanche 20 avril à Fort-de-France lors d’obsèques nationales. L’homme qui refusait tout « étalage cérémoniel » entre au Panthéon le 6 avril 2011 ; il y retrouve les grands hommes de France, même ceux qui ont pris les armes contre les forces françaises : Toussaint Louverture, en inscription pariétale depuis le 11 avril 2009, et le mulâtre martiniquais Louis Delgrès, qui s’était donné la mort à Matouba, en Guadeloupe, le 28 mai 1802. Césaire, le vieux roi qui dort en Martinique, y aura son couvert, sans les restes. Il y retrouvera l’Abbé Grégoire et Schoelcher, initiateurs de la première et de la dernière abolition de l’esclavage ; il y retrouvera Dumas, mais pas Camus. « Nous sommes faits de l’étoffe des rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil » dit Prospero à la fin de La Tempête. Dans ce sanctuaire révolutionnaire laïque, ex-voto républicain, Césaire représente pour l’éternité des hommes, celui qui a secoué le sommeil colonial. Il a esquissé les prémisses des sociétés décentes de l’avenir : l’interculturalité dans un dialogue de civilisations égales en dignité, la position debout contre les agenouillements dans l’Histoire, l’identité comme écosystème fondamental et seule richesse de l’Homme, et enfin, le métamorphisme postcolonial comme nouveaux commerces mutuellement agréables entre centre et périphérie. Césaire, qui a choisi ses mots comme il a choisi sa cravate et sa vie, reste un exemple et une conscience pour les engagements qui ne sont pas payés « en sang et en cadavres », surtout si c’est du sang des innocents.

Peser le poids d’une plume

Peser Césaire aujourd’hui ? Sous deux conditions :
- le remettre dans son temps, car avertissait Aragon, « il faut regarder alors avec les yeux d’alors »
- le reconnaître comme poète, selon les termes de Neruda : « le poète n’est pas une pierre éboulée, il a deux devoirs sacrés : partir et revenir ».
Que pèse une plume qui pense, face aux guerriers-silex ou à l’air du temps ? Peu de chose. Donnerons-nous un peu de notre temps pour (re)découvrir Césaire, personnage péléen, « lambi de la bonne nouvelle » et sa poésie qui parle plus fort que les désastres ?

Mario Serviable
Président ARS Terres Créoles

Notes

[1Section française de l’internationale ouvrière

[2In « Cahier d’un retour au pays natal »

[3In « Cahier d’un retour au pays natal »

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