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Vidéo : performance

Ces marionnettes dansent mieux le séga que vous !

10 septembre 2014
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Sur un trottoir, deux silhouettes se déchainent au son d’un séga endiablé. Quelques spectateurs entrent dans la danse tandis que des curieux marquent le tempo en tapant dans leurs mains... Vous prenez une vidéo de marionnettes qui dansent sur une musique moderne et vous plaquez dessus un séga. Le résultat de cette substitution musicale opérée par un internaute anonyme et facétieux est bluffant ! Quant aux deux marionnettes, on oublie vite les ficelles qui les manipulent tellement elles ont le rythme dans la peau et semblent vivantes et lascives... Vidéo ! Musique et clin d’œil à la tradition des montreurs de marionnettes à La Réunion.

Image extraite de la vidéo montrant les deux marionnettes dans un séga endiablé... et trompeur. Voir la vidéo à la fin de cet article.

Dans l’océan Indien, une vraie tradition de montreurs de marionnettes s’est transmise de génération en génération. A La Réunion, cette tradition apparaît très tôt, notamment avec les engagés malgaches. Ainsi trouve-t-on dans « L’Album de La Réunion » d’Antoine Roussin des lithographies représentant des scènes de rue avec des montreurs de marionnettes. A tel point que certains personnages incarnés par les marionnettes sont restés célèbres :« M’sié Bernard, le troupier, et Mamzelle Zabeth, la servante », actionnés par Pa Benjamin, dansaient eux aussi une sorte de séga avec des mouvements qui parfois choquaient les spectateurs. D’où l’expression « tourner en Mazabeth » utilisée souvent pour désigner une toupie qui déraille ou une personne qui a du mal à garder l’équilibre.

Pa Benjamin était employé dans une boulangerie. Chaque jour, il sillonnait les quartiers pour vendre le pain. Afin d’agrémenter sa tournée, il jouait du bobre jusqu’à ce qu’il décide d’abandonner son emploi de marchand ambulant pour se consacrer à sa passion : montreur de marionnettes.

Pa Benjamin et ses célèbres marionnettes : Mamzelle Zabeth Et M’sié Bernard. Lithographie Antoine Roussin.

Les marionnettes de Pa Benjamin étaient fabriquées en bois et en calicot [1], « grotesquement attifées, peut-on lire dans « L’Album de La Réunion » d’Antoine Roussin. La toile se lève. L’“orchestre” prélude... Notre directeur (Pa Benjamin) appelle à son aide le premier badaud venu, et pendant qu’il passe lui-même sa jambe gauche entre les deux ficelles qui servent de “théâtre” à ses poupées, il en confie l’extrémité opposée à son “partenaire improvisé” qui le seconde à merveille grâce à son habileté, à lui (Pa Benjamin) qu’on n’a jamais surprise en défaut... »

« Mamzelle Zabeth et M’sié Bernard » sont deux personnages qui aiment les situations... pimentées ! Ainsi se livrent-ils en public à des scènes plus que lascives. Heureusement, Pa Benjamin est là pour calmer les ardeurs et veiller au respect de la morale... Il modère les répliques en fonction des badauds qui assistent à la représentation :
— Allons, allons, douciment, M’sié Bernard ; fais pas l’fronté, nana de moun y aguette à vous !
— Et vous, Mamzelle Zabeth, à qu’faire presser ? Allez douciment vou’ aussi ; voui voué pas tout ce madame, ... tout ça marmaille là !

Un montreur de marionnettes (que l’on voit accrochées à sa ceinture) et son bobre. Lithographie Antoine Roussin.

Mamzelle Zabeth tient la vedette : elle se dandine sur le fil dans un mouvement chaloupé qui suscite des sifflements. Sa prestation restera longtemps gravée dans les mémoires et sera même à l’origine de l’expression « Tourner en Mazabeth ».

Dans les années 30, un autre montreur de marionnettes entre en scène dans les rues de Saint-Denis : Pa Ferdinand. Tous les dimanches, vers 16 heures, le vieux cafre débarque dans le quartier avec son attirail. Les cris des marmailles l’accompagnent. « Pa Ferdinand ! Pa Ferdinand ! » Les badauds s’approchent. Le spectacle peut commencer.

Pa Ferdinand attend d’abord que quelques pièces tombent à ses pieds. Alors, il ouvre doucement les rideaux roses placés au dessus de la caisse en bois et deux marionnettes apparaissent : Caroline [2] provoque des applaudissements tandis que son cavalier reste anonyme.

Pa Ferdinand raconte des histoires dont l’héroïne se nomme bien sûr Caroline. Il agrémente le tout de chansons en créole et, à l’aide de ficelles, impose aux deux marionnettes une danse qui ressemble à s’y méprendre au maloya. Son harmonica mesure la cadence et les enfants frappent des mains... La nuit, Caroline, la « Poupète coclet » [3], hante les rêves enfantins.

Les montreurs de marionnettes ont ouvert la voie aux chanteurs de rue. Bello est mort jeune. « Il était aveugle et infirme, avec des jambes atrophiées », racontait Loulou Pitou qui signera plus tard un séga célèbre, « Séga Bello », en hommage à ce personnage hors du commun que l’on promenait dans une charrette à travers la ville. Il interprétait des chansons françaises et s’accompagnait avec un violon-pays dont les cordes étaient tressées en fibres de choka. Un joyeux cortège de curieux suivait ce premier podium-pays ambulant à travers la cité... Henri Madoré, dont l’enfance a été bercée par les marionnettes de Pa Ferdinand, suivra ce chemin et trouvera lui aussi dans la rue le théâtre idéal de ses représentations et de son inspiration.

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Étoffe fabriquée à Calicut, port de la côté Malabar. Cette indienne était fort prisée à la fin du 19ème siècle. Témoin, ce refrain de maloya : « Dégaze à nous, M’an, dégaze à nous, dégaze à nous calicot l’a ’rivé... » (P’tit glossaire, Jean Albany)

[2Loulou Pitou écrivit plus tard un séga en souvenir de Caroline, la petite marionnette de Pa Ferdinand.

[3« Poupète coclet », séga instrumental enregistré par Henri Madoré dans les années 50 chez SOREDISC.

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