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Edito

Carburants : tyinbo larg pa, M. Lurel !

12 novembre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Des marges très faibles, des profits limités, de fortes contraintes : c’est le portrait que les pétroliers dressent — ou font dresser — d’eux-mêmes. Tel n’est pas l’avis de Victorin Lurel, qui « pousse » contre vents et marées un décret renforçant la régulation des prix.

Photo IPR.

Depuis quelques années, la question du prix des carburants tend, comme aux Antilles, à s’imposer dans l’agenda politique réunionnais. L’exigence d’un prix moins cher à la pompe est le plus souvent formulée dans un cadre corporatif, pour ne pas dire corporatiste : certaines professions, notamment les transporteurs, exigent périodiquement un carburant moins cher… pour elles-mêmes. Et si elles font appel à la population, ce n’est que pour soutenir leurs revendications catégorielles. C’est cette stratégie, doublée d’une sérieuse dose d’inexpérience et triplée d’une totale irresponsabilité, qui avait mis le feu aux poudres au mois de février 2012.

En tête d’une procession de rutilants Range-Rover, Audi Q7, BMW X6, les « pauvres » patrons du transport avaient, on s’en souvient, assiégé la SRPP — le monopole des hydrocarbures dans notre pays. On sait ce qu’il advint : pour la première fois, des émeutes embrasèrent simultanément plusieurs villes de l’île ; l’incendie ne fut éteint qu’à grands renforts policiers et par l’ouverture des vannes de l’emploi aidé. Dépassés, les leader des transporteurs s’étaient de leur côté mis au vert...

Après le feu, l’enfumage : sous l’égide de l’Etat, un « grand débat » relatif à la formation du prix du carburant fut lancé fin mars en Préfecture, destiné à tordre le coup aux idées reçues que nous autres, consommateurs suspicieux et mal fondés, nourrissons à l’encontre des pétroliers et de leurs profits.

Le butanier « Maïdo ». Photo : 7 Lames la Mer.

Il s’agissait donc de préciser, d’informer, de clarifier, non point de réformer et moins encore, de révolutionner. L’exposé des motifs de la consultation et ses conclusions rendues au mois de juin 2012, l’ont répété à l’envi : « l’opacité, l’existence d’un « système de rente », la « profitation » ? « Sentiment » que tout cela. » Sentiment « légitime », ajoutaient les experts, dépassable par la communication... Le débat eut donc l’issue que lui avaient préalablement assignée ses organisateurs : réaffirmer que tout va bien, que les prix sont transparents, que les marges sont minimes, et que, si marge de manœuvre à la baisse il y a, elle doit — au mieux — être recherchée dans les confins statistiques, vers la troisième décimale après la virgule du prix.

Oublié, le rapport de la Haute autorité de la Concurrence qui fustigeait, en 2009, le cartel d’intérêt Etat-Pétroliers : « les pétroliers donnent un prix au Préfet, qui s’exécute ». Oubliée, l’imprudente déclaration de Philippe Bodilis, alors Président des importateurs d’hydrocarbures à La Réunion, qui, deux ans plus tard, expliquait au « Quotidien » que tout allait bien, merci, et que lui et ses pairs achetaient la marchandise à Singapour « en-dessous des prix du marché ».

« Illettrés et aveugles » : c’est en ces termes qu’un rapporteur, dans le style inimitable propre aux hauts-fonctionnaires, définit ceux qui, à l’issue du grand débat, oseraient encore soupçonner les prix d’opacité. Faibles marges, contraintes structurelles fortes, marché restreint : les pétroliers seraient peut-être même à plaindre ; tout juste s’ils n’y sont pas de leurs poches en délivrant essence et gaz aux lilliputiens nantis ingrats que nous sommes.

Ces rapports et commentaires de complaisance envers les pétroliers n’ont guère convaincu Victorin Lurel. Le ministre doit être plus aveugle et moins fin lettré encore que les consommateurs imbéciles, puisqu’il eut le culot d’affirmer, en octobre dernier, à nos confrères du « JIR », que les « profits des pétroliers étaient en forte progression » — « décuplés depuis 2009  » déclarait-il il y a deux semaines à « France-Antilles ». Le décret Penchard ne permet pas des prix justes, poursuit-il ; les marges sont trop importantes — et même, « déraisonnables ». Quoiqu’en disent, donc, les opérations de com’ des pétroliers, au nombre desquelles il faut ranger le « débat » mené en 2012 aux frais de la princesse.

Une partie des installations de la SRPP. Photo 7 Lames la Mer.

Victorin Lurel tient bon, malgré la contestation des gérants de stations-service — manipulés en l’espèce par les pétroliers — : son décret entrera bien en vigueur, le 1er Janvier prochain, a décidé un arbitrage du premier ministre. Un décret destiné à réguler les profits — paraît-il fantomatiques — et les marges — pourtant soit-disant inexistantes — des monopoles antillais et réunionnais. Qu’en sortira-t-il ? Il est trop tôt pour le dire, et le bilan d’années d’inaction et de promesses non tenues, au plus grand profit des pétroliers, commande un optimisme modéré.

On peut certes craindre que les mécanismes de régulation des prix seront, une fois encore, faussés par les vieilles et solides connivences qui demeurent, entre l’État profond et les monopoles. Et l’on peut — c’est notre cas — demeurer partisans de solutions plus radicales, telles que la prise en main publique de la régie des hydrocarbures. Mais la détermination du ministre — qui semble décidément le seul homme de gauche de ce gouvernement — doit être saluée, soutenue et appuyée : il n’est ni facile, ni sans danger d’affronter le vieux Léviathan colbertiste... Tyinbo larg pa, M. Lurel !

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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