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Camarades miss, levez le poing, vous êtes filmées

28 janvier 2019
7 Lames la Mer
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Etre miss, c’est subversif... dans 1% des cas. Camarades miss, ne gaspillez pas votre quart d’heure de gloire. Levez le poing. Secouez le monde.

Miss Réunion 2018, Morgane Soucramanien, 3ème Dauphine miss France 2019. Et le Réunionnais Jean-Roger Siquilini, conseil en communication.
Paris, décembre 2018.

L’outremer sur le podium


Miss France 2019 : pour la première fois de l’histoire des miss France [un siècle d’histoire], trois représentantes de l’outremer monopolisent le podium : Vaimalama Chaves, miss Tahiti, élue miss France ; Ophélie Mézino, miss Guadeloupe, 1ère dauphine ; Morgane Soucramanien, miss Réunion, 3ème dauphine [1].

Le concours 2019 avait la particularité de compter la moitié de candidates noires, métissées ou issues de l’immigration. Si cette tendance est un phénomène nouveau, pour autant l’évolution des mentalités et des représentations ne se contentera pas d’un concours basé sur l’apparence.

Les stéréotypes liés à l’image de la femme, et de la femme noire/métisse en particulier, ne voleront pas en éclat à l’heure du prime time paillettes de l’élection de miss France. Ce n’est d’ailleurs pas l’objectif de ce grand show même si certaines miss se sont distinguées par un caractère trempé et une liberté de parole détonnante.

Et si les miss prenaient la main ?

1920. Agnès Souret, première miss France. Mais on ne parlait pas encore de "miss" à l’époque. Le concours s’appelait : « La plus belle femme de France ».

« C’est comme une miss »


Patricia Abadie [2], Ginon Manthe [3], Dominique Fontaine [4], Marie-Paule Drula [5]... Si ces noms ne vous disent rien, sachez qu’ils appartiennent à la saga des miss Réunion. Et miss, elles ont vécu ce que vivent les miss, l’espace d’un soir... avant, pour la plupart, de tomber dans l’oubli à l’issue d’une année jalonnée de voyages et paillettes, d’émotions et de déceptions [voire d’humiliations], de représentations symboliques et disparates [ombre et lumières] : salon de l’automobile, visite d’enfants malades, inaugurations, goûters du 3ème âge, défilés, fête des lentilles, promotion de marques, « Miel vert », poses de premières pierres, etc.

« C’est comme une miss ». Véridique, celui qui parle ainsi, éleveur interviewé par Réunion Première TV à l’occasion de « Miel vert 2019 », n’a rien contre les miss. Et sa réflexion n’est pas l’expression d’un esprit misogyne ou désobligeant. Mais ces quelques mots lancés face caméra, qui ponctuent la liste des critères sur lesquels sont évalués ses cabris à l’occasion d’un concours agricole, mettent en lumière l’image ambigüe et contrastée renvoyée par tout ce qui se base sur la gloire éphémère du capital physique. Esprit de compétition sans émulation de l’esprit.

Miss France 2012, Delphine Wespiser, a fait de la cause animale son combat.

Une lueur d’acte transgressif


« Lespri lo kèr lo kor lé la » chante Baster, rappelant l’équilibre fondateur de l’être, cette alchimie fragile qui fait la force de l’être plutôt que du paraître, dans une hiérarchie plaçant « lespri » en haut de la pyramide charnelle. Quant aux questions posées aux miss ou les « causes » qu’elle endossent [paix dans le monde, recul de la misère et de la maladie, humanitaire, fin de la faim, protection de l’environnement, pour les animaux, contre le cancer, éducation, etc.], ces habillages ont démontré leurs limites. Et d’ailleurs, l’implication des miss dans ces combats — si sincère soit-elle — tombe bien vite aux oubliettes de l’histoire. Exemple pris au hasard : qui se souvient [et qui se souviendra] que miss France 2012, Delphine Wespiser, s’est engagée pour la cause animale [« la belle et les bêtes » entonna la presse] ?

Dans la confusion qui semble être la marque de ce nouveau siècle, quelques « reines de beauté » ont cependant ouvert une brèche. Mince et chaperonnée, certes mais une brèche quand même. Ainsi, certaines se sont « engagées » contre « les violences faites aux femmes », utilisant finalement l’un des ressorts même de cette violence pour la stigmatiser [car réduire la valeur d’un être à ses mensurations est l’expression d’une violence inouïe qui réveille d’ancestrales souffrances enfouies].

Ces miss ont-elles ainsi détourné les codes auxquels elles sont soumises ? Si l’on parvient à déceler dans cette posture une lueur d’acte transgressif et libérateur [retourner l’arme contre ceux qui la brandissent], pour autant, les miss resteront — par nature ? — cantonnées à leur feuille de route et les têtes dures qui dépassent seront neutralisées... ou pas !

"A l’avenir tout le monde sera célèbre pendant quinze minutes", dixit Andy Warhol.
Le fameux 1/4 d’heure de gloire...
Oeuvre de Clay Sinclair, pop fiction, Woolff Gallery.

Souriez vous êtes filmées !


Candidates à la couronne, ne courbez pas la tête, souriez vous êtes filmées, adoptez la posture du dos rond, armez-vous de docilité [et de patience, tardra viendra...], tant que votre intégrité morale et physique n’est pas en jeu, dites oui plutôt que non [Dann oui na poin batay] et, [enfin !] une fois l’écharpe sur l’épaule, utilisez votre éphémère gloire à l’heure où le direct fait de vous une ligne de mire locale, nationale ou internationale, que l’on ne peut censurer [si vous êtes victime de censure en plein direct, alors votre voix n’aura que plus de portée...] !

Oui, vous avez ce pouvoir exceptionnel : rares sont ceux qui bénéficient une fois dans leur vie d’une telle exposition et d’une telle audience. Quelques chefs d’Etat, quelques stars... Qui d’autre ? Alors, ne gaspillez pas cette chance. Abandonnez les mornes rives des discours plats et convenus que l’on vous dicte. Prenez la parole puisque que l’on vous tend le micro ! Levez le poing. Secouez le monde.

Marie Florestan. Discriminée pour sa couleur de peau.

L’acte libérateur de Marie Florestan


Ni fustiger les miss, ni les encenser. Car face à la pression phénoménale du système miss, aux enjeux économiques qu’il draine et à la société du spectacle dont il se nourrit, certaines ont su développer des anticorps pour abolir symboliquement la domination des corps et de leur représentation standardisée et réductrice. Et retourner l’exposition lisse en tribune détournée, âpre, et d’autant plus efficace, même à une époque où le mot « buzz » n’était pas encore entré dans notre vocabulaire.

En ce sens, l’exemple le plus significatif est celui de Marie Florestan [Marie Chocolat], miss Réunion 1985, qui a rendu sa couronne au bout de quelques mois en démissionnant de ses fonctions ; une manière de dénoncer dans le fracas les discriminations dont elle avait été l’objet à cause de sa couleur de peau. Marie Florestan avait fini par mesurer les limites et les travers du monde des reines de beauté.

En refusant le diktat, elle a contribué à mettre en lumière les non-dits et les schémas réducteurs véhiculés par les standards doudouistes de la fille des îles dont on attend qu’elle incarne le métissage ; pour y parvenir, sa peau ne doit être ni noire ni blanche. Mais tirant plus vers le blanc que vers le noir. L’exotisme version tarte à la crème. Au sein de ce système dominé par les représentations superficielles, Marie Florestan pouvait-elle incarner la beauté dans une peau noire ? La portée de son acte garde aujourd’hui tout son sens et son pouvoir : il est libérateur. Il est intact. Merci Marie.

Khadidja Benhamou, miss Algérie 2019.

Marie-Paule Drula : l’énigme


35 ans plus tard, les choses ont-elles évolué ? On peut légitimement en douter car au plan international, la récente élection de miss Algérie issue de la communauté noire du sud du pays, a soulevé de violentes réactions notamment via les réseaux sociaux.

Si Marie Florestan s’est révoltée durant son « règne » — acte salvateur selon l’intéressée —, d’autres ont suivi un long chemin pour se reconstruire et trouver une forme d’accomplissement personnel, mesurant au jour le jour les effets pervers auxquels elles avaient été exposées. Myrose Hoareau, miss Réunion 1979 et 3ème dauphine de miss France 1980, est l’auteure d’un livre judicieusement intitulé : « Etre ou miss paraître » [2008]. Elle y décrit « les illusions et les manipulations qui naissent de l’apologie du paraître ».

Miss paraître et disparaître. C’est ce qui est arrivé à la grande majorité des miss. Et notamment à Marie-Paule Drula. Dans la saga des miss Réunion, Marie-Paule Drula fait figure d’énigme. Car comment expliquer qu’elle soit tombée dans l’anonymat le plus total alors qu’elle fut la première Réunionnaise noire à décrocher la couronne ? Tout un symbole. C’était en 1983, un quart de siècle après la première élection de miss Réunion.

"Etre ou Miss Paraïtre", Myrose Hoareau, 2008.

Le choix de l’anonymat


L’année 1957 inaugure la saga des miss Réunion, à l’occasion de l’exposition artisanale. Les candidates défilent alors une seule fois et en robe longue. C’est ainsi que Monique Hoareau [décédée en décembre 2018] devient la première miss de l’histoire de La Réunion.

La seconde miss Réunion, élue en 1958, s’appelait Régine Fontaine. Un cap est franchi : autorisées à porter un short, les candidates dévoilent leurs jambes. L’ère des maillots de bain n’est pas encore arrivée.

Parmi la cinquantaine de Réunionnaises couronnées pour leur beauté, deux ont décroché le titre de miss France : Monique Uldaric en 1976 [l’année suivante, Évelyne Pongérard devient la 2ème dauphine de miss France 1977] et Valérie Bègue en 2008. Une dizaine d’entre elles se sont par ailleurs distinguées en se classant parmi les trois premières dauphines de Miss France. N’oublions pas Kelly Hoarau qui est devenue miss France 1978, suite au désistement des deux candidates la précédant sur le podium.

Si certaines sont retournées [parfois par choix] à une forme d’anonymat, en revanche d’autres restent très connues du grand public pour des raison diverses.

1983 : la Saint-Louisienne, Marie-Paule Drula, devient Miss Réunion. Photo AR83.

Morgane, fais entendre ta voix !


Souhaitons à Morgane Soucramanien, 18 ans, miss Réunion 2018 et 3ème dauphine miss France 2019, de trouver l’espace qui permettra à sa personnalité de s’épanouir sans avoir à subir la dictature de la beauté féminine, sans être enfermée dans l’image réductrice de la beauté métisse. Son parcours, qui l’a amenée notamment à décrocher le baccalauréat à 16 ans et à entamer des études de droit, lui ouvre toutes les perspectives.

La rencontre à Paris avec le Réunionnais Jean Roger Siquilini, connu pour son influence dans différents milieux et particulièrement ceux de l’outremer, son caractère dynamique mâtiné d’une subtile élégance et son esprit d’entrepreneur innovant est peut-être l’un des secrets de la future réussite de Morgane Soucramanien.

Alors Morgane, fais entendre ta voix ! Lève le poing, secoue le monde.

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Notes

[1La place de seconde dauphine est occupée par Lauralyne Demesmay, miss Franche-Comté.

[2Miss Réunion 1980.

[3Miss Réunion 1981.

[4Miss Réunion 1982.

[5Miss Réunion 1983.

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