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Zistoire déor : Haïti

Bouki le zombi

28 mars 2015
Jean-Claude Legros
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Navé inn fois, dann pays Haïti, inn ti-fille té i appelle Damida. Elle té veut connaîte toute zaffaire. Ec son bann camarade, elle té i aime écoute Jean-Daniel Alexis raconte zistoire. Surtout quand té i fait peur. Jean-Daniel Alexis té in poète haïtien, et li té aussi in raconteur, in raconteur de zistoire. Li té i aime raconte zistoire bann ti marmaille, surtout quand té i fait peur.

Damida té i aime écoute zistoire. Surtout quand té i fait peur. Extrait by Carel Blain.

Krik ! té i dit Jean-Daniel.
— Krak ! bann marmaille té i réponn.
— Limen boukan ! (allume de feu) Koute pou konprann ! (écoute pou zot comprann).
Et le zistoire té i commence.

Navé inn fois in bonhomme té i appelle Malice. Li té invité pou in banquet la case in gros propriétaire, monsieur Louwa. Dann temps-là, l’arme absolu té la poison. Pou in oui, pou in non, de moune té i empoisonne aou comme rien. A cause sa même Malice té i amène ec li son dalon Bouki, partout où sa li té sava. Bouki té là pou goûté !

Krik ?
— Krak mistikrak ! bann marmaille té réponn.
Na in proverbe i dit comme sa : « Lè ou ap mange ak dyab, ou kenbe fourchèt ou long ! » (quand ou mange ec le diabe, i faut ote fourchette lé longue). Bouki la commence ec inn ti z’accra, et tout-de-suite là-même li la roule à terre, son zyeux la vire au blanc, son langue la sorte dehors, et couic, d’in coup li lé mort !

Son zyeux la vire au blanc, son langue la sorte dehors, et couic, d’in coup li lé mort ! By Zonguerilla on Deviant art.

Malice té malheureux. Li té inconsolabe ! Li lavé perde son compère : « Sé lè koulèv la mouri, ou wé longé elle ! » (c’est quand la couleuve lé mort, ou oit quelle longueur elle l’était). Malice la fait in grand l’enterrement pou son dalon Bouki, in l’enterrement première classe. Ec in cercueil verni dans in grand corbillard noir. La fait la veillée toute la nuite, la raconte zistoire, charade, devinette, sirandane, kosa inn chose. La serve café. La boire de rhum. Et Malice té en deuil pou son camarade pendant neuf mois : li té porte inn ti brassard noir su son manche paletot.

Trois-quatre an la passé. In jour, Guy Robert, inn ti voisin grand cheveux, la crié devant la case Malice :
— Moin la vu Bouki ! Moin la vu Bouki !
Malice la sorte dehors, li té en colère :
— Ou la fini dit la couillonnisse, spèce menteur ? la dit Malice. Bouki lé mort ! Alors, arrête raconte la game !
— Mi ramasse pas menteur, la dit Guy Robert, « Trou manti pa fon ! » (le trou la menterie lé pas profond). Moin la vu Bouki ec mon deux zyeux, comme mi oit azot ! Li lé pas mort. Depuis deux-trois jour mi oit ali !

Guy Robert, inn ti voisin grand cheveux. By kineko on Deviant art.

Où sa ? Malice la demandé.
— Côté quate-chemin, la dit Guy Robert, derrière le champ de patate monsieur Louwa. Li rale la pioche ec d’ote zouvrier. Moin la vu ali, mais li la fait comme si que li té connaît pas moin ! Alors moin la pas dit ali rien.
— Daoir son portrait ou la vu, non ?
— Non, non, non ! Té li-même, mais on dirait son zyeux té dann vague. Comme si que li té là, mais li té pas là ! Malice, mi jure aou, té li-même. Mon cheveux lé longue, mais mi connaît sa que mi dit ! Moin la pas fou !
— Bin, à cause ou la pas dit avant ? Malice la demandé.

Ecoute amoin, Malice, ec mon cheveux tressé, la pas moin i sar dit : « Le roi té enterré sans son moresse » ! Moin mi occupe sa qui guette amoin bien en face. Bouki té guette pas moin en face du tout ! Alors moin la pas occupe ali. Zaffaire cabri la pas zaffaire mouton !
— Guy Robert, la dit Malice, mi en-fout ote cheveux ! Mais sa que mi connaît, moin la enterre Bouki moin-même. Moin la mette ali dans in trou sous la terre. Croit amoin, pou ête mort, li té mort  !
— Eh bin, la dit Guy Robert, na de monn i raconte monsieur Louwa la déterre ali, li la souffe dans son zyeux, li la souffe dans son zoreille, et asteure le bougue i travaille pou li ! Si ou croit pas moin, allé sous le pied de mangue côté quate-chemin, attann ali terre-là, et ou va oir ou-même !

Té li-même, mais on dirait son zyeux té dann vague. By phildrawing on Deviant art.

Malice té i croit pas toute ce bann zistoire grand-diabe, mais li la parti oir quand même. Li la parti cachette derrière le pied de mangue, côté quate-chemin, et li la attann. Trois jour, trois nuite, Malice la attann. Et lavé point de Bouki.

Le raconteur la cale in coup, li la dit :
— Krik !
— Krak ! Damida ec son camarade la réponn, allé Jean-daniel, raconte !
— Zot lé sûr zot i veut connaîte la suite ? Zot la pas peur ?
— Non, nous la pas peur, la dit Damida, allé Jean-Daniel, raconte !
Jean-Daniel l’arprend son zistoire.

Quatrième soir, té la pleine lune, Malice la vu inn bann zouvrier té marche inn derrière l’ote. Zot té blême comme citron gâté, zot té porte zot pioche su zot zépaule, et dans le tas, Malice la vu Bouki ! Bouki té maigue comme in lesquelette. Son zyeux té rouge, li té tangue comme canote dans la mer. Li té pousse inn brouette patate devant li. Malice la rale ali derrière le pied de mangue, le brouette la capoté, le patate la roule à terre. Malice la embrasse son camarade, li té pleure.

Marché Haïti. By Jean Louisus.

Bouki, mon dalon, ala ou là pou de bon ! Bouki, mi croyait ou té mort, allé oir ou lé vivant ! Sa in mirac sa, Bon Dieu la entann mon prière !
Bouki té comme in bougue soûl, li té dit seulement :
— Moin c’est in zombi, in mort-vivant, moin na mon corps, mais moin na pu de l’âme ! Moin c’est in zombi, mi travaille pou monsieur Louwa, pou l’éternité.
— Ma ressuscite aou Bouki ! la dit Malice, toute sa là, amoin même l’auteur. Moin la trop tourne aou en bourrique. A cause sa même ou la fine arrive comme sa. Comme dit le proverbe : « Kriye viv pou mouri ki fé ou viv ! » (ou na beau crié ou vive pou mourir, mais sa même même i fait vive aou).

Malice la aide Bouki armette le patate dans son brouette, et le zombi la suive le bann zouvrier. Li té répète :
— Moin c’est in zombi, moin na le corps, mais moin na point l’âme ! Mi travaille pou monsieur Louwa, jusqu’à la-fin-des-temps.

Et oui, té de zombi, la dit Jean-Daniel, le raconteur, zombi c’est de mort vivant !
Damida, le ti-fille la lève son doigt, comme i fait l’école :
— Mais comment in mort i peut ête vivant ? elle la demandé.
— Sa-de-là, mi connaît pas, la dit Jean-Daniel, tout ce que mi peut dire, c’est que le zombi, li lé comme in cadave ambulant, in corps i marche, mais li pense pas, li na point de volonté, et li na point de l’âme.

La mambo (le fanm-prête) té i appelle Espérancia. Source : galleryhip.

Damida la pu pose question, elle té veut connaîte la suite.
— Yé, krik ! la dit Jean-Daniel.
— Yé, krak, marmaille la réponn.

Alors Malice la parti oir le grand « oungan » (le grand prête) dans le « ounfo » (le tempe). Le oungan l’amène ali oir la mambo (le fanm-prête). Elle té i appelle Espérancia, elle té habillé toute en blanc.

Malice la raconte à elle kosa lavé arrive Bouki.
— Ah si sa la pas malheureux ! la dit Espérancia, ma dit aou inn affaire : dans le zacra Bouki la mangé la case monsieur Louwa, navé la « datura », haché fin fin même. La datura st’in poison violent, de moune i appelle ali « pomme zépine ». Si ou la pas mort, la datura i suce ote l’âme, li tire toute ote volonté. Sa té fait ekseprès, ce zacra Bouki la mangé. Té pou fait in zombi ec li.

La datura st’in poison violent. Si ou la pas mort, la datura i suce ote l’âme, li tire toute ote volonté.

Mais i gaingne pas ardonne ali son l’âme ? Malice la demandé, moin lé prêt à faire toute sa qui faut, ma payé si i faut.
— L’argent i suffit pas, la dit Espérancia, normalement, lé pas possibe fait revive in zombi la mange datura. Mais moin Espérancia, moin la fine trouve son boute (la mambo la batte su son poitrine). Moin, Espérancia, moin la fine boire datura dann lait de cabri, et grace « grannmète » (le Grand Maîte), moin la gaingne garde mon « loa », mon l’esprit. Grand Maîte lé tout-puissant !

Espérancia la deboute in coup, son main su son hanche, elle la lève la tête, elle la guette le ciel, elle la dit :
— Ma convoque toute mon fidèle. Nous la pas de sorcier. Nous suive note zancête. Malice, tracasse pas ou pou ote camarade Bouki, na ramène son " gros bon l’ange ". Mais seulement Malice, i faut ou promette, jamais pu ou va fait la misère ote dalon Bouki. In camarade la pas là pou goûte ote mangé, pou oir si lé pas empoisonné ! Et ou doit fait le serment ou raconte pas personne comment i fait la cérémonie : " mouche pa entre nan bouche ki fémin ! " (la mouche i rente pas dans inn bouche fermé).
Alors Malice la passe à-genoux, la prend le main la mambo, et li la embrassé.
— Mi fait le serment, mambo, la dit Malice, mi jure, mi jure !

La mambo Espérancia l’arrive au tempe. Navé la pleine lune. Illustration inspirée de Libico Maraja.

In mercredi navé la pleine lune, la mambo Espérancia l’arrive au tempe ec son bann fidèle. Malice té i suive. Zot la entoure le poteau-mitan, in l’espèce mât jusse dann milieu, et zot la commence batte su zot assotor, bann gros tambour sacré ec inn peau de boeuf chaque côté. Et zot la chanté pou Papa Legba, gardien le tempe. Malice aussi la chanté.

Asteure, allé rode Bouki, la dit la mambo.
Malice la parti cachette derrière le pied-de-mangue, côté quate-chemin. Quand Bouki l’arrivé ec son brouette, Malice la passe par derrière, li la enfile in goni su la tête son dalon, et li la traîne le bougue jusqu’au tempe.

Le bann fidèle, le grand prête, la mambo Espérancia la trape Bouki et la emmène ali dans le « djevo », la chanm l’initiation.

Haïti, rituel vaudou. By Jean-Claude Damas.

Malice lavé point le droit entré, li la parti attann dehors. Li la allonge dann zerbe, li la regarde zétoile. Toute la nuite li la attann.

Grand matin, quand soleil té sar levé, Bouki la sorte dehors. Li té prope, rasé, son linge té neuve. Quand Bouki la vu Malice, li la pète à rire.

Ha ! Ha ! Ha ! Sacré Malice, alors compère, comment i lé ? Bin, ou la perde ote langue, kosa ? Ou lé pas malade, au moins ?

Malice té en revient pas. Li té gaingne pu causé. Li la serre son camarade dans son bras, li la pleuré !
— Ah Bouki ! la dit Malice, moin lé content artrouve aou ! Navé tellement longtemps moin lavé pas vu aou ! Et mi promet aou in affaire camarade, jamais pu ma ennuye aou. A partir de maintenant, ma respecte aou, comme in monsieur !

Et krik ! la dit Jean-Daniel le raconteur.
— Et krak ! Damida ec toute la bann la réponn.

Bouki té i souvient pu de rien. Pou lu, té comme si que té la veille pou le lannmain. Li té comprend pas à cause Malice lavé dit navé longtemps li lavé pas vu son dalon. Pas plus tard que la veille, zot té ensanm. Zot té parti mangé la case monsieur Louwa. Mais Bouki té i souvient pu kosa lavé fait. Daoir li lavé boire trop. Mais kosa lavé arrive son camarade Malice ? Li té fou ? En-tous-les-cas, Bouki té bien content son dalon lavé promis pu embête ali. Et Bouki té pas rancunier. Na in proverbe haïtien i dit comme sa : « Bon Dieu i pardonne, le nègue i pardonne pas ! » Bouki té in bon bougue, li té pardonne. Comme sa même Malice ec Bouki l’artonm compère comme avant, mais na inn affaire lé sûr : jamais plus Malice la accepe in l’invitation monsieur Louwa.

Damida ec son camarade té en l’admiration devant le mirac la mambo Espérancia lavé fait. Zot té content pou Malice ec Bouki. Zot lavé eu inn ti peu peur, frisson lavé passe su zot, mais zot té i aime zistoire i fait peur. Zot la criye Jean-Daniel Alexis :
— Jean-Daniel, raconte anous inn ote zistoire, si-te-plaît !
Mais Jean-Daniel la réponn :
— Marmaille, ma dit azot in grand secret : dans la vie, i faut pas abusé le bon zaffaire ! Demain zot va gaingne inn ote zistoire. Mais pou aujourd’hui, lé fini. C’est moin i rouve le calebasse, et zot, zot i écoute ! L’heure l’arrivé pou ferme mon calebasse. Ni artrouve !

Traduction : Jean-Claude Legros

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