Categories

7 au hasard 15 octobre 2015 : À La Réunion, le FN tel quel… - 22 mars 2013 : Planète Francophone : du Québec à l’Océan Indien - 27 avril 2013 : "We support Perle and Fagnomba" - 3 octobre 2013 : Les Réunionnais sont-ils écoutés ? - 12 novembre 2016 : Paul Vergès : fragments d’un long combat en photos - 2 novembre 2014 : Nouvelle Route du Littoral : une roche dans le jardin de la Région - 18 février : Massavana, la révolte des esclaves en mer - 3 juillet 2013 : Folles rumeurs sur le MOL Comfort - 3 décembre 2016 : Entrez dans la maison de l’exil de Ranavalona III (6) - 20 février 2011 : Ti Bang : "Ce sont les fous qui ont construit le monde" -

Accueil > La Réunion > Economie et société > Bois-Blanc : qui pollue la mer ?

Ouest

Bois-Blanc : qui pollue la mer ?

10 février 2014
Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

De grandes quantités d’excréments en suspension dans les flots, des camions-citernes à l’œuvre la nuit, tous feux éteints : des faits de pollution volontaire et massive sont fortement suspectés dans la zone de Bois-Blanc. Une dégradation des eaux qui créerait aussi les conditions favorables pour les requins-bouledogues…

Bois-Blanc : des nappes d’excréments souillent les flots, malgré l’absence de précipitations. La veille, l’eau était claire...

Le 6 février dernier, « 7 Lames la Mer » relayait l’alerte donnée par des Etang-saléens, signalant la présence de deux requins à quelques mètres du bord, à l’approche de la zone de baignade. Nous évoquions aussi, à titre d’hypothèse, certains témoignages de « locaux », qui pointaient la saleté récurrente des eaux, due à de possibles rejets en mer. Ces propos ont fait réagir quelques riverains et usagers de la mer, lesquels ont souhaité nous communiquer plusieurs éléments, de nature selon nous à apporter un éclairage partiel sur ce qui constitue sans doute des infractions graves...ainsi que sur les récents développements étang-saléens de la « crise requin ».

Fait : les rejets en mer existent bien, provoquant une pollution visible (voir les photos) et régulière aux environs de Bois-Blanc. « Sa la tay sa, souvandéfoi bana i vien zèt sa dann lo », nous déclare un habitué de cette zone peu fréquentée, rencontré sur les lieux.

Fait : les nappes excrémentielles sont présentes jusqu’à l’Étang-Salé, atteignant le Pont, le Tournant, et le large des brisants, où des plongeurs ont pu constater la présence de particules en suspension.

Fait : le dernier signalement connu de ces déversements (photographié par nos contacts) a été suivi presque immédiatement par la présence de requins bouledogues, connus pour fréquenter les eaux dégradées, à proximité des rivages.

Près de l’arrêt de bus qui dessert cette zone peu peuplée, des trappes mènent à des écoulements. D’autres seraient situées en amont. Des camions citernes y auraient été aperçus,de nuit, tous feux éteints...

Le fermier hors de cause

Qui procède à ces coupables rejets en mer ? A première vue, la société titulaire du contrat d’assainissement dans la zone considérée dit être hors de cause. Une trappe et un conduit sont bien présents, à quelques mètres de la mer, à proximité immédiate de l’arrêt de bus qui dessert Bois-Blanc. Mais ces installations sont utilisées régulièrement, en toute transparence par le fermier qui le démontre sans peine. Contrôle électronique, surveillance, police de l’eau, va-et-vient des équipes strictement règlementés, inspections répétées…

Les agissements de la société sont sans conteste hors de cause. Ces hommes de l’art ne peuvent eux aussi que constater l’existence des nappes de pollution bien visibles — et se déclarent même effarés par leur dimension, qui laissent penser à des déversements bien supérieurs par leur quantité à ce que peut contenir un camion-citerne de taille moyenne. Les installations seraient-elles utilisées par des particuliers ? Par des vidangeurs privés indélicats ? Ou ces derniers utilisent-ils un autre accès aux conduits, plus en amont ?

Tous phares éteints

Plusieurs témoins affirment avoir aperçu des camions citernes sur le site, tous feux éteints, aux environs de 4 heures du matin… Ceux-là ne souhaitent pas témoigner à visage découvert, redoutant la perspective d’avoir affaire à un « gros » et intimidés par l’atmosphère de répression qui entoure les questions maritimes et la pratique du littoral. Les clichés ont quant à eux été communiqués par leurs auteurs à la Gendarmerie. L’enquête « suit son cours », affirme-t-on du côté des militaires. Pour l’heure, un argument supplémentaire renforce la présomption d’exactions écologiques en pleine Réserve marine… et celle d’un facteur « humain » dans l’apparition de requins-bouledogues.

Geoffroy Géraud Legros

Entendu hier sur Radio-Freedom : un Etang-saléen furieux d’avoir été récemment « rappelé à l’ordre », de nuit, sur la plage de l’Étang-Salé. Motif : il « ramassait » des capucins — ces petits poissons appréciés en cari. « Ramassés sur le sable et non pêchés en mer » tient à préciser notre homme, qui affirme que, dans certaines conditions, les capucins qui « montent » sont rejetés sur la plage par les vagues : mieux vaut qu’ils finissent dans sa marmite avec safran et gingembre, plutôt que de pourrir sur le rivage, déclare en substance ce glaneur occasionnel, scandalisé d’avoir été « réprimandé ».

Véridique ou pas, l’anecdote fait apparaître une présence attentive et une surveillance régulière des sites. Il semble pourtant que l’on puisse déverser des mètre-cubes et des mètre-cubes de merde quelques encablures plus loin, sans se faire prendre.

Admettons que les pollueurs soient plus malins que les pêcheurs et autres ramasseurs de capucins.

Considérons, encore, que les premiers risquent plus gros que les seconds. Il ne se dégage pas moins de ce type de récits — qui pour la plupart reposent, eux, sur des faits avérés — le sentiment d’une police écologique à deux vitesses, pour bonne part à l’origine des sentiments « anti-réserve marine » et « anti-parc national » nourris par une part conséquente et sans doute croissante de la population.

Un sentiment que l’on ne peut balayer du revers de la main après l’avoir taxé de « populisme ». C’est précisément cette attitude-là qui nourrit les populismes — les vrais — prompts à reprendre et à reformuler en mots d’ordre politiques l’impression, de plus en plus partagée, d’une société réunionnaise à deux vitesses, où une muraille bureaucratique se dresserait, selon le registre en question, entre « le pays légal » et le « pays réel ».

Et c’est particulièrement la science— ou plus exactement, ses usages dans le débat réunionnais — qui doit être interrogée en l’espèce.

On est ainsi frappé par la coïncidence du signalement de deux requins-bouledogues à une proximité jamais vue du rivage de l’Étang-Salé, le jour même où paraît un rapport qui affirme — comme d’habitude, est-on tenté de dire — que les squales n’approchent que peu la côte, que leur présence est occasionnelle etc.

Dans le même temps, des témoignages tels que ceux reproduits ci-dessus montrent la gravité et la régularité de pollutions massives, qui, de l’avis de tous, créent les conditions idéales pour les bouledogues. Dans le même temps, des pêcheurs de Saint-Gilles, de Saint-Leu et de l’Étang-Salé signalent régulièrement des bouledogues près du bord ; l’un d’entre est notoirement habitué du Pont ; un canot a récemment été attaqué. Même son de cloche du côté des promeneurs, qui les voient s’ébattre dans la Baie de Saint-Paul ; constat identique de la part de Saint-Louisiens, qui voient régulièrement pointer des ailerons près des plages rocailleuses.

Chacun conviendra que la science ne peut et ne doit être contredite par la rumeur, le on-dit, le ladi-lafé — en un mot : par le sens commun. Mais il faut aussi se rappeler que les scientifiques peuvent être, eux aussi, porteurs d’un discours, largement utilisé — à leur insu ou non — pour légitimer des dispositifs de pouvoir dont la nature échappe d’ailleurs souvent aux porteurs de blouses blanches.

Étudier l’environnement en écartant systématiquement les témoignages, le ressenti et le vécu de ceux qui en sont les plus proches et en vivent, disqualifier ces derniers par le discours scientifique, c’est imposer un ordre à une population, qui n’en nourrira que plus encore, en retour, de ressentiment et d’incompréhension légitimes face à ce qui, bien souvent, s’exprime comme un racisme de l’intelligence.
GGL

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter