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Photographie

Azéma, la tête sur un plateau

4 juin 2016
7 Lames la Mer
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Constant Azéma a peut-être photographié l’un de vos ancêtres... Présenté par les spécialistes comme le « 1er photographe de La Réunion et des Mascareignes », il nous lègue une œuvre ponctuée d’un étrange et macabre autoportrait.

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"Autoportrait ou ma tête sur un plateau", photo : Constant Azéma. 1867.

Qui était Constant Azéma ? L’oeuvre qu’il nous a léguée est constituée d’une rare collection de photographies montrant femmes et hommes réunionnais, au cœur du 19ème siècle, issus pour la plupart de l’esclavage ou de l’engagisme [1].

Et comme un point d’exclamation ponctuant la fin d’une trop courte existence, Constant Azéma clôt cette galerie de portraits par une photographie intitulée : « Autoportrait ou ma tête sur un plateau », titre décrivant sans ambiguïté la composition de l’œuvre. Fascinant selfie aux allures sinistres... Cynique mise en scène réalisée de main de maître.

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Constant Azéma a photographié plusieurs joueurs de bobre.

Est-ce un hommage à « Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste » dont Le Caravage peint deux versions au début du 17ème siècle ?

En 1865 — soit deux ans avant la mort de Constant Azéma — la Reine Rouge de Lewis Caroll ordonne « qu’on lui coupe la tête ! » [2]. Le photographe réunionnais fait-il écho à l’injonction royale à travers cet étrange autoportrait ? Toujours est-il qu’il meurt peu de temps après, à 39 ans.

Sa macabre « installation » constitue un signe avant-coureur du mouvement surréaliste dont le chef de file sera André Breton, au début du 20ème siècle.

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"Natcholi, Indienne domestique, en costume traditionnel". Photo : Constant Azéma.

La substantifique moelle de l’œuvre méconnue de Constant Azéma est cependant incarnée par une armée de valeureux békèrdklé [3], de résistants de la vie qui se débattent dans une société créole stigmatisée par la violence des systèmes colonialiste, esclavagiste et engagiste.

Témoin des grands bouleversements de ce 19ème siècle, Constant Azéma a tout juste 20 ans lorsque l’esclavage est aboli le 20 décembre 1848 à l’île de La Réunion.

Son œuvre est donc, tel un miroir tendu par delà les siècles, une sorte de « reconstitution » par petites touches de cette période post-esclavagiste immédiate.

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A gauche, un cafre photographié par Constant Azéma, sans légende. A droite, une oeuvre de l’artiste Pascale Robert, librement inspirée de la photographie de Constant Azéma et de l’exposition : "Les noms de la liberté" réalisée sous l’égide du Conseil Général.
"L’examen des annuaires de la Réunion fait apparaître un grand nombre de Payet, Grondin, Hoarau, Boyer, Fontaine, Hoareau, Dijoux, Robert (...), explique Pascale Robert. J’ai choisi ces pages comme support de mes nouveaux dessins qui rendent hommage à ces oubliés de l’histoire".

Évoluant dans un milieu bourgeois, celui des dominants, Constant Azéma mettra cependant à profit sa profession de photographe pour porter un regard affûté sur les multiples figures du peuple, ces femmes et ces hommes qui subsistent grâce à divers métiers : garçons de magasin, tapissiers, vitriers, musiciens de rue, jardiniers, domestiques, joueurs de bobre, gargotiers, servantes, gardiens de cour, marchands ambulants, râleurs de pioches...

Il les photographie tels qu’ils sont, ou tels qu’ils veulent être vus : endimanchés pour les uns, sans artifices pour les autres. Quelques photos sont légendées, indiquant un prénom, un métier... D’autres sont vouées à l’anonymat.

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A gauche, Alphonse, Créole ; Photo : Constant Azéma. A droite, Alphonse par Pascale Robert, dessin au stylo sur pages d’annuaires collées sur bois, encre colorée. "Alphonse, esclave, entouré de bleu, a aussi été photographié par Constant Azéma, explique Pascale Robert, il avait mis son plus bel habit pour prendre la pose, j’ai essayé de lui rendre toute sa dignité".

Certains ont souhaité se montrer sous leur meilleur jour : chemise blanche, veste, chapeau, sari, bijoux...

En revanche, d’autres ne portent comme seuls atours que ce que la vie leur a réservé : les oripeaux de la misère et-ou les stigmates de la maladie (la lèpre par exemple).

Ces femmes et ces hommes nous interpellent, à 150 ans de distance, et disent leur condition d’opprimés, promis à la pauvreté, ne survivant qu’en se tuant à la tâche.

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A gauche, Sylvie, la servante créole, les yeux pleins de chagrin. A droite, Marlo, créole. Photos : Constant Azéma.

Les regards sont lourds, empreints de gravité. Observez cette « Sylvie, servante créole » ; voyez le chagrin qui sourd de ses yeux et étreint sa frêle silhouette.

Ces regards, surgis du passé par la magie de l’appareil photographique de Constant Azéma, sont tous marqués d’un même caractère : la dignité.

150 ans plus tard, c’est inspirée par cette même dignité que l’artiste Pascale Robert rend hommage à son tour à ces visages de l’histoire réunionnaise.

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Portrait d’homme. A gauche : photo de Constant Azéma. A droite, le même personnage par l’artiste Pascale Robert. "J’ai choisi d’inscrire cet homme resté anonyme sur les pages d’un annuaire réunionnais, confie Pascale Robert. Son visage marqué, buriné laisse présager une vie des plus difficiles, une vie d’esclave. Il n’a certainement jamais imaginé qu’un jour quelqu’un, grâce à des petits traits de stylo lui confèrerait un autre statut"...

« En décembre 2013, s’ouvrait aux Archives départementales de Saint-Denis une exposition intitulée : « Les noms de la liberté, de l’esclave au citoyen », raconte Pascale Robert. Les registres originaux qui ont donné une identité aux esclaves et aux affranchis étaient présentés pour la première fois au public. Les photographies réalisées par Constant Azéma nous permettent de mettre un visage sur celles et ceux qui en tant qu’esclaves n’avaient qu’un prénom »...

Et puisqu’il est question d’identité, voire d’identification, Pascale Robert choisit de reproduire les visages photographiés au 19ème siècle par Constant Azéma, sur un support inattendu : les pages d’un annuaire de La Réunion... du 21ème siècle !

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Légendes d’origine : à gauche "Créole blanc" ; à droite "Malgache". Photos : Constant Azéma.

Qu’est-ce qu’un annuaire, finalement sinon le recueil symbolique des identités constitutives d’un peuple ?

La technique utilisée par Pascale Robert : « stylo sur pages d’annuaires collées sur bois, encre colorée ».

Ainsi certaines de ces figures anonymes du passé sont-elles désormais inscrites parmi leurs propres descendants, dans un annuaire réunionnais.

Mais qui était réellement Constant Azéma ?

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Mayaco, esclave jusqu’en 1848, joueur de bobre. Photo de Constant Azéma.

On sait peu de choses de lui, si ce n’est ce qu’en a retenu l’« histoire des notables » : « François Jean-Baptiste Constant Azéma Ariste, dit Constant Azéma (1828-1867), est l’un des descendants de Jean-Baptiste Azéma, directeur général du commerce à l’île de France (île Maurice) en 1743 et gouverneur de l’île Bourbon de mai à octobre 1745 ». Il épouse Françoise Félicie Bouquet ; le couple aura deux enfants : Constance Anne et François Michel Candide.

« Spécialiste de la carte de visite et du portrait à la ville comme à la campagne », précise-t-il au dos de ses œuvres, il est aussi réputé pour la photographie d’œuvres d’art.

Il habite à Saint-Denis, travaille en collaboration avec Antoine Roussin et s’associe par ailleurs avec le photographe belge Albert Jean Léopold Eyckermans [4].

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Photos : Constant Azéma.

Il participe à l’exposition des Beaux-Arts du 12 juin 1864 à Saint-Denis, remportant la médaille de bronze, et à l’exposition universelle de Paris en 1867 où il obtient une mention.

Il meurt peu après au cours de cette année 1867... Peu après avoir réalisé le fameux autoportrait : « ma tête sur un plateau », comme un pied de nez à la vie.

Et personne ne sait vraiment ce qu’il y avait dans cette fameuse tête...

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"Payandé, le cafre et Massa, le Malgache". Photos : Constant Azéma.

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Un des rares sourires du catalogue. Photo : Constant Azéma.

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Notes

[1Regroupées sous le titre de « Type des différentes races de La Réunion », ces photographies constituent le « fonds Adrien Blondel » (ingénieur des Ponts et Chaussées à l’île de La Réunion) au musée du Quai Branly.

D’autres sont répertoriées à la Bibliothèque nationale de France (BNF), sous le titre « photographies de types ethniques de La Réunion », classification : Anthropologie physique, comme ayant fait l’objet d’un don de la part de Pierre Étienne Cuinier, administrateur colonial français, commissaire général et gouverneur de La Réunion du 6 mai 1879 au 23 mars 1886.

[2« Alice au pays des Merveilles », publié en 1865, œuvre qui préfigure le surréalisme par excellence. André Breton qualifiait Lewis Carroll de pionnier du surréalisme.

[3Békèrdklé : travailleurs qui gagnent difficilement leur vie en effectuant divers petits boulots

[4Vraisemblablement l’ancêtre des Lakermance, le nom s’étant modifié au fil du temps.

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