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Océan Indien

Australie : vraie austérité pour déficit virtuel

3 juin 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Lorsque la crise budgétaire n’existe pas, il faut l’inventer. Par la rhétorique de l’urgence et des jeux en écriture doublant le déficit prévisionnel, le Gouvernement de Tony Abbott s’emploie à imposer à l’Australie un programme d’austérité d’une ampleur inégalée. Une tentative qui a inauguré une crise politique aigüe, alors que le pays connaît sa 19ème année de croissance et que sa dette est l’une des plus réduite au monde.

Manifestation contre l’austérité à Melbourne. Photo : Elekh

« Un trou noir dans les finances publiques » : la formule-choc avait en 1996 rythmé la campagne électorale victorieuse du Libéral John Howard, qui stigmatisait ainsi le bilan budgétaire des Premiers ministres travaillistes Bob Hawke et Paul Keating, respectivement aux affaires de 1983 à 1991 et de 1991 à 1996.

En fait de « trou », les finances publiques australiennes accusaient alors un déficit de… 2%, hérité de politiques libérales déjà teintées de rigueur appliquées par les gouvernements travaillistes.

Épaulée par la presse de Rupert Murdoch, la droite australienne est parvenue à imposer durablement la question budgétaire au centre de l’agenda politique australien.

Ainsi, l’incapacité de la travailliste Julia Gillard à respecter l’engagement, pris non sans imprudence, d’un retour à l’excédent courant 2012, a largement contribué à la défaite du Labor Party au profit des libéraux l’année suivante.

Entré en fonction au mois de septembre 2013 à la tête d’une coalition libérale-nationale, le Premier ministre Tony Abbott a annoncé il y a deux semaines le programme d’austérité le plus contraignant de ces quatre dernières décennies.

Le premier ministre libéral Tony Abbott. Photo : Ministère australien des Affaires étrangères

Coupes sombres dans le secteur social, impôts sur les classes moyennes et sur les bas salaires, licenciements de fonctionnaires, âge de départ en retraite porté de 67 à 70 ans à l’horizon 2035, augmentation drastique des droits universitaires… Nombre d’Australiens voient dans ces mesures, dont certaines avaient été esquissées par le précédent gouvernement, des atteintes à un système de protection sociale considéré comme l’un des plus efficaces de la planète.

Une potion d’autant plus amère que la dette australienne compte parmi les moins élevées au monde et que l’économie du pays, dûment estampillée « triple A », a traversé la crise financière presque sans dommage.

La dette publique australienne s’élève ainsi à 36,5% du PIB du pays, contre 106,3% aux États-Unis d’Amérique, 231,9% au Japon, et 93,5% du Produit intérieur brut français. Ces bons résultats d’une économie australienne largement entraînée par le « boom minier » issu de la demande chinoise contrastent avec les discours alarmistes de la Coalition.

Extracteur de charbon. Dynamisée par le boom minier provoqué par la demande chinoise, l’économie australienne connaît sa 19eme année de croissance consécutive. Photo : Callistemon

Agitant le spectre d’une « crise à la grecque » lorsqu’il était chef de l’opposition, M. Abbott estime aujourd’hui, à l’unisson de son Ministre des finances, Joe Hockey, que l’heure est aux « sacrifices partagés ». Problème : le modèle de « partage » tracé par le budget semble surtout « destiné à isoler les plus riches » des effets de ces coupes draconiennes, note le politologue Tim Dunlop dans une tribune libre publiée par le site de la chaîne publique « ABC ».

« Il est raisonnable de suggérer qu’une fraction de l’élite voit dans l’élection du Gouvernement Abbott comme une opportunité, du genre de celles qui ne se présentent qu’une fois par génération, de liquider l’idée selon laquelle un gouvernement élu peut constituer une vraie force dans l’existence de ses citoyens. (…) Ce n’est rien d’autre qu’une tentative d’éliminer la middle-class et de détruire les programmes et institutions qui sous-tendent l’idée d’une Australie égalitaire ».

Une rupture d’égalité symbolisée par la fortune du Ministre du budget — «  notre grand argentier le mieux doté depuis les années 30 », selon le quotidien « The Australian »— qui disposerait de biens immobiliers d’une valeur d’environ 7 millions d’euros (10 millions de dollars australiens). Ce patrimoine échappera complètement aux effets des mesures de rigueur ; tout au plus le Ministre devra-t-il endurer une année de gel de sa rémunération, ainsi qu’un accès réduit aux voyages en classe Premium après la fin de ses fonctions, note le quotidien « The Australian ».

L’Australie est l’un des pays est les moins endettés au monde.

La polémique a encore enflé à la suite de déclarations du parlementaire et shadow treasurer travailliste Chris Bowen, selon lesquelles le nouveau gouvernement aurait doublé le déficit prévisionnel établi par le projet budgétaire hérité de l’équipe sortante. Vérifié par l’« advisory panel » de la chaîne d’information publique « ABC », qui propose une formule (« CheckFact ») de « vérification » des déclarations des politiques ou de figures publiques, ce jeu en écriture est justifié par le Gouvernement par le coût d’une politique d’austérité inévitable du fait de « l’incurie » de ses prédécesseurs travaillistes.

À titre d’exemple, outre le manque à gagner dû à l’annulation de la taxe-carbone, le budget de l’équipe Abbott prévoit de lourds investissements dont bénéficieront les compagnies minières, ainsi qu’un substantiel remboursement à la Banque centrale australienne— lequel, en l’absence de toute demande expresse des autorités bancaires, aurait fort bien pu être échelonné et ne correspondait à aucune urgence, notent les experts de « CheckFact ».

De surcroît, les coupes amputeront nettement le budget de l’aide internationale, des institutions indigènes, et frappent de plein fouet les secteurs de l’économie « verte », notamment les énergies solaire et éolienne — cette dernière est d’ailleurs « dégueulasse » aux yeux du Ministre du budget.

Photo : Phytias

Dirigé contre la sphère sociale et teinté de climato-scepticisme, ce programme ne convainc guère l’opinion économique, qui craint les effets de la contrainte budgétaire sur la consommation, et moins encore la population, malgré les restrictions — autant médiatisées que limitées— du train de vie du personnel politique, censées démontrer le « partage » du fardeau austéritaire. Ainsi, tant M. Abbott que la Coalition ont vu leur côte de popularité dégringoler, le taux de satisfaction exprimé envers l’action du Premier ministre passant en-deçà des 30%.

Fait sans doute unique dans l’histoire politique australienne contemporaine, les estimations s’accordent à pronostiquer une confortable victoire du Labour Party et de son chef de file Bill Shorten, dans l’hypothèse où d’ élections anticipées.

Le refus du budget s’exprime aussi dans la rue, où des milliers d’étudiants et de travailleurs demandent le retrait du plan d’austérité et la démission du Premier ministre. Le Parti Vert a pour sa part d’ores et déjà lancé un appel à de nouvelles élections, souhaitant être rejoint dans sa démarche par les travaillistes et par le petit parti du milliardaire Clive Palmer.

Imposée sans d’autres « nécessités » que celles forgées de toutes pièces par ses promoteurs, l’austérité apparaît dans la conjoncture australienne pour ce qu’elle est : un mécanisme de transfert des richesses vers le haut de la pyramide sociale, nuisible à l’économie et déconnecté de la rationalité économique par laquelle elle se légitime.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

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