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Avant les camions-bars...

« Aucune cantine ne pourra être tenue par un noir »

19 octobre 2014
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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« Madina ouvr’ ton cantine / Nous va boir’ un coup... »... Il ne s’agit pas là d’un « restaurant scolaire », mais bien d’une petite gargote qui délivre boissons, le plus souvent alcoolisées, et quelques encas. Disparues, les cantines sont les lointains ancêtres de nos camions-bars. Des établissements qui, il y a un peu plus de deux siècles, étaient interdits aux Noirs :« Aucune cantine ne pourra être tenue par un noir », stipulait en effet un règlement de police datant de 1790...

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Vestige d’une petite cantine photographiée à Saint-Paul en 2010, avec une encoche dans la fenêtre (en bas à droite) pour passer les petites marchandises. On remarquera sur la façade le tag : "Vengée"... Photo 7 Lames la Mer

A mi chemin entre le restaurant, la buvette, la boutique chinois et la pension, les cantines ont longtemps été des lieux de vie et d’animation très prisés des classes populaires. Souvent implantées dans l’enceinte des marchés ou à proximité des lieux de vie, elles sont les points d’ancrage des multitudes démunies d’une société coloniale et post-coloniale : là où vivent, causent et boivent les bazardiers, coolies, ouvriers, petits colons, békèr d’klé...

Ce système D à la créole, vivace, s’est perpétué dans l’ombre, loin des grandes avenues, au cœur d’un réseau de petits boulots, d’ouvriers, de petits artisans, dans une ambiance vite cataloguée canaille — « un désordre qui effrayait les Blancs » raconte l’écrivain Pierre-Louis Rivière évoquant le quartier autour du Petit-Bazar de la rue du Grand-Chemin. Comprendre : les Groblan habitant des vieux carrés coloniaux...

Pour faire revivre ces cantines, pour la plupart aujourd’hui réduites en poussière, nous avons choisi quatre textes très différents. Deux extraits de romans, un extrait de poésie et un texte officiel de réglementation, datant de 1790. Du plus récent au plus ancien, ces documents retracent, à rebours, l’histoire de ces lieux d’abords interdits aux Noirs puis — le salariat remplaçant l’esclavage — devenus creuset de l’identité populaire créole...

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

Cantine : Petit débit de boisson : « Madina ouvr’ ton cantine / Nous va boir’ un coup... », un coup de sec bien-sûr. Séga. (In « P’tit glossaire, le piment des mots créoles », Jean Albany, 1974).

Kantine : débit de boisson ; arrière-boutique (où on sert à boire). « Casse sept tournants ’trappe La Chaussée / lé vert là-bas Le Bernica / Sous d’tamarins n’a en tout cas / Eine ti cantine pou délasser » (Jean Albany) - Tu passes sept virages, Tu prends la chaussée qui est verte là-bas. Au Bernica, sous les Tamarins, il y a en tout cas un petit débit de boisson pour se délasser. (In « Dictionnaire Kréol rénioné/Français », Alain Armand. 1987).

Cantine : Le terme créole kantine signifie aussi un débit de boissons, souvent partie intégrante de la boutique traditionnelle. (In « Dictionnaire illustré de La Réunion ». 1991).

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Mme Elisa reste à la rue des Limites pour ainsi dire depuis tout le temps. (...) Même aujourd’hui qu’elle (NDLR : la rue de Limites) a été avalée par l’avancée de la ville qui a depuis longtemps dépassé le Butor et rejoint les puanteurs de la Jamaïque, elle garde ce caractère particulier de frontière à la charnière des quartiers, marqué par la présence du Petit-Bazar au cœur des commerces populaires, et par tout un passé de gargotes, d’artisans, d’ateliers de couturières qui l’ont façonnée.

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Rue du Grand-Chemin, côté Butor. Photo ANOM

L’histoire de la rue prend naissance dans l’ancien temps, lorsque les blanchisseuses, le ballot perché sur le tête, rejoignaient les eaux claires du Butor, au temps de la savane, seule place à la lisière de la ville coloniale où pouvaient tenter de s’établir les affranchis, les Noirs libres de ville qui bricolaient ici et là, échoppes, ateliers ou cantines dans un désordre qui effrayait les Blancs. (...) Le Petit-Bazar viendrait plus tard lorsqu’on dresserait la halle de bois au bord de la ville, le long du Grand Chemin. Il devint après 1884, le cœur du quartier.

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Le Petit-Bazar. 1950.

Mme Elisa tient une cantine dans la nouvelle halle en dur qui a remplacé en 1941 les trois pignons de planche ouverts aux quatre vents, près de la fabrique de cigarettes. (...) Sa vie s’est organisée entre sa case, l’église et le bazar au bas de la rue où elle tient sa gargote sur un emplacement obtenu de la mairie par charité pour la veuve d’un serviteur fidèle. Elle a là, le frigidaire à boissons, le café toujours brûlant et un manger-paré pour trois quatre habitués, elle et son Monsieur Jean comme elle l’appelait pendant ces mois-là, emmuré en lui-même, parle-pas dont chacun inventait l’histoire. (...)

Extraits de « Notes des premiers jours », Pierre-Louis Rivière,
Éditions Orphie, Département de La Réunion, Collection « Prix de l’océan Indien » 2002.

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Rue du Grand-Chemin, années 60, du côté du "Petit Bazar".

Au fond à gauche, le boucher a relevé sa grille. Le temps et l’usage ont jauni les carreaux blancs de sa table de découpe et de son comptoir. Au fond, vers la droite, une sortie par laquelle on accède à la rue des Remparts. A côté des alignements de cantines, de buvettes qui ne vont pas tarder à s’ouvrir. Un peu plus loin, un homme remplit un long fourneau de charbon tandis que son compère sort d’une espèce de placard fixé au mur des poêles et des grilles noircies par la fumée des grillades répétées.

A côté, un charcutier est en train d’accrocher à une barre horizontale soutenue par de longs fils de fer qui se perdent dans la charpente métallique des boucanées et des grappes de saucisses en provenance de Salazie. Sur une ardoise, en effet, on peut lire, calligraphié maladroitement « Saucisses et boucanés Salazie ». Sur la table, quelques tangues aplatis comme des queues de morue noire !

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Rue du Grand-Chemin devant le Grand-Bazar qui fut installé le 1er novembre 1816 su l’ancienne place des Étuves.

Le jour qui s’est levé a rempli complètement la rue et le marché. Il est cinq heures du matin maintenant, la « mess’ quat’ heur’ y vient d’finir ». La Délivrance, la Cathédrale, la Résidence, la Chapelle des sœurs de l’Immaculée ont libéré les fidèles qui arrivent au fur et à mesure au Grand-Bazar. La plupart sont juste passés à la maison « trappe un panier ou une corbeille pour met’ les z’affaires dedans ». Ils arrivent par groupes, par famille, la mine heureuse et le verbe haut, envahissent le marché qui leur appartient alors entièrement.

Entre-temps, les cantines et buvettes ont ouvert leurs portes. On verse de l’eau sur des grègues monumentales. Une odeur de café coulé se ballade dans l’air... Le marchand de grillades a allumé son fourneau qui boucane comme le train du C.P.R. et le boucher finit d’accrocher ses quartier de viande.

Au fur et à mesure que Saint-Denis s’éveille, les gens arrivent. Le bal de l’hôtel d’Europe vient de s’achever. C’est pourquoi on voit des jeunes gens de rendre au Grand-Bazar et s’accouder à la buvette de Madame G... pour boire un café et « remettre à zot d’aplomb ». (...)

Extraits de « Les échos du passé », Henri Murat,
Réalisé à compte d’auteur, 1994.

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Au Petit-Bazar, années 50. Photo extraite du Livre "La Réunion", Jacques Delmas & C°

(...) Casse sept tournants ’trappe La Chaussée
Lé vert là-bas Le Bernica
Sous d’tamarins n’a en tout cas
Eine ti cantine pou’ délasser.

Y pé boir’ là ein coco d’l’eau
Servi par Mam’zelle Célimène
Pas celle y chantait dans les Hauts
L’ancien temps la belle Elixène. (...)

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Tout cantinier ou cabaretier viendra déclarer à la police l’espèce et le prix des boissons qu’il débite.
Les personnes qui feront tenir des cantines par des commissionnaires seront responsables des actes de leurs commissionnaires.
Aucune cantine ne pourra être tenue par un noir.
Les officiers de police n’autoriseront des cantiniers qu’après avoir reconnu leur conduite irréprochable.
Toute vente de vin au-dessous de douze bouteilles, d’eau-de-vie ou d’arak de six bouteilles, sera réputée vente au détail et constituera une cantine.
Tout cantinier posera au-dessus de sa porte un écriteau avec les mots « Cantine publique ».
La police fera l’inspection des boissons.

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Toute altération même inoffensive, des boissons est interdite.
Nul ne pourra donner à boire ou à jouer pendant les offices divins et après le coup de canon de retraite.
Il est défendu de donner à boire aux gens ivres.
Les cantiniers renverront les noirs aussitôt qu’ils auront bu un coup modéré d’eau-de-vie.
Aucun esclave ne pourra acheter une bouteille d’eau-de-vie sans un billet de son maître, lequel billet sera retenu par le cantinier.
Les cantiniers ne pourront recevoir en paiement des noirs que de la monnaie.
Ils ne pourront recevoir de personnes inconnues aucunes nippes, hardes ou effets quelconques.

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Il est défendu à toute personnes libre de rien acheter d’un esclave à moins d’un billet du maître daté du jour même.
Tout colportage quelconque est défendu dans les habitations.
Les cantines établies dans les habitations, sur les chemins qui y conduisent ou sur les grandes routes sont abolies.
Tout citoyen dénoncera à la police les infractions au présent règlement.
La police veillera aux poids et mesures.
Les assemblées paroissiales pourront faire au présent règlement des additions qui seront soumises à l’assemblée générale.
Les officiers municipaux n’autoriseront pas une cantine dans un endroit isolé.
Les officiers municipaux seront personnellement responsables de l’exécution du présent règlement et du paiement des amendes.
Aucun officier municipal ne pourra s’asseoir dans une cantine.

Sources : « L’île Bourbon pendant la période révolutionnaire, de 1789 à 1803 », par Emile Trouette.

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Cantina à Cuba

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Cantina au Guatemala

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Cantina au Guatemala

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Cantina au Pérou

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

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