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Saplë lo shien - Cantique de la meute

Ann O’Aro, miracle de l’état d’urgence poétique

6 juin 2019
7 Lames la Mer
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Ann O’aro a fait irruption sur la scène réunionnaise [et nationale], semant sidération et fascination dans son sillage. Après son album éponyme en 2018, elle publie « Saplë lo shien - Cantique de la meute » aux « Editions Fournaise ». Etat d’urgence poétique et miracle bilingue créole/français.

Ann O’aro. Photo : © Florence Le Guyon.

« Lorsque la vie n’est qu’une succession de tombeaux »


« C’est une écriture souvent nerveuse, faite de nerf et de sang. Souvent à vif. Parfois entrecoupée de passages presque atones, de ces sentences aliénées qu’on s’entend penser malgré soi lorsque la vie n’est qu’une succession de tombeaux ». In saplë kou’d kon’ye.

Qui mieux qu’Ann O’aro pour expliquer le processus d’écriture de l’artiste réunionnaise, Ann O’aro ?

Elle vient de publier un recueil de poèmes aux « Editions Fournaise », maison fondée en novembre 2018 : « Saplë lo shien - Cantique de la meute », aux frontières entre théâtre et poésie.


Ann O’aro, « hors du spectre de la norme »


L’écriture poétique d’Ann O’aro se décline autour de dialogues entre le créole et le français et s’inscrit dans la ligne résolument décalée des « Editions Fournaise » : une « expression brute et violente des expériences et des vies hors du spectre de la norme ». Une expression radicale.

Ann O’aro se situe « hors du spectre de la norme », dans cette « succession de tombeaux » que la vie lui a infligée : « le cadavre du père incestueux [qui s’est suicidé], la psychose du déni de la mère »...

Les mots qu’elle expulse — crus —, comme dans un exorcisme, résonnent en boomerang : mutique / vagin / cri / tombe / inceste / guerre / nudité / mort / sang / cadavre / sépulture / survivante... Léritaz zoizo mor !


Ann O’aro, survivante... guerrière !


Ann O’aro est une survivante, une guerrière qui a fait de la poésie son arme fétiche. Un rituel purificateur pou tir losor dann kor.

Elle dit l’indicible, transcende la souffrance et la nausée, traverse le stade nymphal et parvient à s’extraire de la gangue morbide — camisole — pour atteindre une pureté extrême rien que par l’alchimie de ses mots. Elle incarne les mots, les danse, les chante, les scande, les psalmodie.

Créole/français — comme deux torrents inondant la même source —, qu’importe la langue, elle y déverse toute sa puissance, toute sa bile, tous les cris qui s’échappent de ce corps à la mémoire en lambeaux. Dans un troublant maillage de rage et de douceur.


« Mon créole hurle et réclame justice »


« Le travail dans les deux langues me permet un recul plus global sur ce que je décris. En français, l’image du père vient assez tard, il y a beaucoup plus d’amour et de pardon. Je trouve ce dialogue plus doux, plus nuancé, plus intellectuel.

En créole, langue plus intime, interdite dans ma jeunesse, donc reliée viscéralement à ma situation de victime mutique, il y a beaucoup plus de colère, d’accusation, aucun pardon.

Mon créole hurle et réclame justice. Il ne peut pas se permettre de recul. Il vit dans la blessure. Il s’identifie à elle. Il existe à travers elle. Là où en français, je trouve la possibilité de m’abstraire, de m’en soustraire, d’exister en face, de quitter la blessure et donc de pardonner, de faire sans ».

Image extraite du clip d’Ann O’aro, "Lo shien".

« Un recueil engagé et politique sur l’inceste »


« Ann O’aro est sans aucun doute pour nous l’une des voix majeures de la scène artistique réunionnaise actuelle, explique Clémence Pierre des « Editions Fournaise ». “Saplë lo shien - Cantique de la meute” est un recueil engagé et politique sur l’inceste, une reconquête sublime de la parole. C’est aussi un travail sur la matière même du langage, son rythme, ses sonorités ; l’invention d’une langue sans cadre, triturée, déplacée ; l’utilisation et l’adaptation du créole réunionnais et du français comme moyen pour dire le vécu dans toute ses réalités, ses dimensions et sans en masquer aucunement les aspérités ou la brutalité ».

Depuis toute petite, Ann O’aro expérimente l’écriture à travers une pratique « quasi quotidienne à certaines périodes ». De l’écriture à la lecture, de l’écriture au théâtre, au chant, à la danse et aux arts martiaux, après une phase d’errance initiatique, Ann O’aro invente, à travers une expression artistique acharnée, protéiforme et sans contraintes — sans concessions —, une forme d’état d’urgence fertile où se mêlent conscience viscérale et dépassement de soi.

Image extraite du clip d’Ann O’aro, "Lo shien".

« L’inceste, ce monstre longtemps occulté »


Du chaos surgit le mot. L’art. L’être mutique devient volubile, et triturant la matière fiévreuse de la mémoire dans le processus de création — cré’action —, la femme volubile, à la voix douce/hurlante, devient poète.

« Ce travail de maniement du mot m’a permis de comprendre ce qui m’arrivait, de baliser mon ressenti face à ce monstre qui avait toujours été présent en moi et dont j’avais occulté longtemps l’existence : l’inceste ».

En 2014, Ann O’aro crée « Avé Maria Euthanatesai », pièce chorégraphique pour trois danseuses, accompagnée d’un texte douloureux/rude sur l’inceste, démontrant « un acharnement à creuser toujours plus loin dans son inconfort » [1].

Ann O’aro. Image extraite du clip "Kap Kap".

L’émotion du chant / la violence des mots


Pour apprivoiser les mots, Ann fait appel au maloya/tisane, au maloya/sorcier. « J’étais intimement convaincue que l’émotion du chant remplacerait au premier plan la violence des mots. Puis, le chant n’a plus suffi. Je suis passée à ce dialogue illusoire avec le cadavre du père incestueux et la psychose du déni de la mère ».

Dans sa quête lancinante aux vertus émancipatrices, Ann O’aro explore les sentiers du marronnage. Elle y perçoit l’île, à travers un « espace corps-terre/corps-île colonisée ».

« Il y a un parallèle évident pour moi entre la résilience à construire pour la victime d’inceste et la position assez complexe de La Réunion décolonisée. Comment se relever des séquelles laissées par l’esclavage, l’engagisme et la colonisation française ? De la même manière qu’on se relève d’un passé de viols et d’abus moraux et physiques ».


« Jusqu’à l’assèchement du cri »


Dans la lignée d’une Jeanne Brézé [2] crachant sa plaie, Ann O’aro crie « jusqu’à l’assèchement du cri ». C’est sa manière à elle de se relever. De résister. De survivre. Et aussi elle dénonce puis se remet en mouvement pour prendre du recul.

« Nous nous retrouvons une fois libres, complètement submergés par cette amoralité inscrite dans nos peaux. Il nous faut reconquérir nos corps, notre île, nos langues, nos cultes, notre humanité. La marche, les nerfs et le sang deviennent nos seuls fondamentaux ».

En 2018, son premier album, « Ann O’aro » [Label Cobalt/Buda musique], sort. Suit une tournée en métropole et à La Réunion. La presse s’empare du phénomène. Puis, c’est la reconnaissance de l’Académie Charles-Cros qui désigne Ann comme son « coup de cœur 2019 ».

Avec « Saplë lo shien - Cantique de la meute », Ann O’aro signe une œuvre majeure, bouleversante. Quant au lecteur, il n’en sort pas indemne, hanté par « le cri déchirant des sirènes ».

7 Lames la Mer
Merci aux « Editions Fournaise »


Recueil de quatre dialogues/poésies [édité à 450 exemplaires], bilingue français et créole réunionnais.

Illustrations couverture et intérieur par Robin Le Gloannec [diplômé des Beaux Arts de Paris].

Contient un lien vers un enregistrement sonore, lecture par Ann O’aro.

« Editions Fournaise » 2019.


Ann O’aro : le site
Editions Fournaise : le site

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
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Notes

[1Elle collabore par ailleurs en tant que comédienne avec « Les Balades Créatives » et la compagnie Nektar.

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