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Histoire vraie

Adrien, le « seigneur des ténèbres »

22 octobre 2013
Izabel
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Adrien, le « seigneur des ténèbres », le réprouvé, le maudit, le lépreux, avait un fils dont il ne savait rien. Dont il ne saurait jamais rien...

J’ai fait la connaissance d’Adrien à la Léproserie de Saint-Bernard en 1970. J’avais 30 ans, lui en avait le double, peut-être même plus. Quand je suis entrée dans sa chambre en compagnie du médecin, je l’ai d’abord vu de dos, tourné vers la fenêtre. Silhouette fragile en contre-jour, les mains enfoncées dans les poches d’un pantalon sombre. Au bruit de nos pas, à la voix du médecin lui donnant le bonjour, il s’est tourné vers nous. Visage couturé de cicatrices, parcouru de fines rides, tel une petite pomme d’hiver toute ratatinée. Et les lunettes noires. L’absence de regard. Le médecin me présenta. Une ombre de sourire, un timide empressement à me saluer et son souhait de bienvenue me touchèrent au cœur. Mais les mains restaient obstinément dans les poches.

Quand la conversation se fut installée, que la glace fut rompue, il avait enfin sorti les mains du fond des poches. Mais de mains, il n’en avait pas. Au bout de ses bras, se trouvaient des sortes de pattes, semblables à celles d’un gros chat. Mais sans les griffes. Tout en parlant, dans un geste machinal, il se mit à les frotter l’une contre l’autre. Puis, comme gêné, il les remit dans ses poches. Je posai ma main sur son épaule pour le saluer – « Bonjour Adrien ».

Je lui dis que je serai son infirmière, que j’étais pressée de faire plus ample connaissance. Le timide sourire qui hésitait sur ses lèvres s’était épanoui, tout son visage souriait, le réseau de rides et de fines cicatrices s’étirait, s’épanouissait jusqu’aux ailes du nez, anormalement fin, comme effondré. On aurait dit que tout le visage avait été raboté par un instrument diabolique et minuscule. Je ne pensais plus au regard caché par les lunettes noires. La coupe des cheveux d’un blanc de neige était militaire, découvrant ce qui restait des oreilles. Rognées par je ne sais quel rongeur satanique. Et je revins aux reflets des immenses verres solaires. Que cachaient-ils ?

La léproserie de Saint-Benard en 1965. Source : http://s169033694.onlinehome.fr/

Je détaillais aussi le pantalon bleu marine au pli impeccable, la chemise blanche boutonnée jusqu’au col dont il vérifiait l’ordonnance des boutons en y promenant l’une de ses pattes. De temps en temps, les deux mains-pattes, à nouveau enfouies dans les poches, remontaient le pantalon qu’ajustait une stricte ceinture en cuir noir. On aurait pu penser à un militaire prêt pour la parade. Je sus par la suite que l’agent hospitalier qui s’occupait de lui, toujours le même, suivait à la lettre le moindre de ses désirs… Pour s’en assurer, Adrien n’hésitait pas à s’enquérir auprès de l’un ou de l’autre de la perfection de sa tenue. Combien de fois avais-je dû le rassurer : Oui, le pantalon était bien repassé et oui, tous les boutons étaient bien boutonnés.

Vous l’avez deviné, Adrien était aveugle, totalement aveugle, le bacille de la lèpre lui avait bouffé aussi ses nerfs optiques. Mais il connaissait les lieux aussi bien que le fond de ses poches. Il circulait avec à peine un soupçon d’hésitation. Il avançait d’un pas lent, les deux bras portés en avant afin d’éviter un obstacle imprévu. Ainsi, dans l’enceinte de la Léproserie, il pouvait se passer de guide. Il répugnait à se séparer de ses lunettes sombres. Les globes oculaires étaient voilés d’une taie blanchâtre. Affaissés, ils s’enfonçaient doucement dans ses orbites. Des yeux de poisson mort.

S’il pouvait saisir certains objets entre ses deux substituts de mains, il devait cependant compter sur les autres pour tous les gestes de la vie, se laver, faire ses besoins, s’habiller, manger… L’hôpital le prenait en charge totalement. C’était un grand invalide. Sa guerre à lui c’était la lèpre : elle était opiniâtre.

Je m’occupais volontiers de lui, de ses soins d’hygiène, de le faire manger. Sa maladie s’étant stabilisée, les soins infirmiers se résumaient à la surveillance de son traitement. Maintenant les dégâts étaient irréversibles, aucun retour en arrière n’était possible. Je lui disais toujours le menu qu’il avait dans son assiette, de quelle façon était disposée la nourriture et nous convenions de ce qu’il voulait manger et boire et comment il désirait que soit composée chacune de ses bouchées. Il était gourmet et appréciait la bonne nourriture. Parfois même il goûtait un bon vin.
Par contre, il était très pudique et exigeait que certains actes soient réservés aux agents masculins.

James Tissot, La Guérison de dix lépreux, Brooklyn Museum

Très vite, il me demanda de lui faire la lecture, tâche dont je m’acquittais volontiers. Les après-midi, je lisais pour lui à haute voix, souvent le journal (il était friand des faits divers sanglants), parfois quelques passages d’un roman, une demi-heure ou une heure durant, selon mes disponibilités.

Il écoutait la radio. La chanson le réjouissait, mais il raffolait surtout de musique. Ses goûts éclectiques allaient des valses viennoises aux symphonies classiques et romantiques. Il appelait ça « La grande musique ». Il avait un petit appareil qui lui permettait d’écouter des cassettes enregistrées. Pour s’adonner à ce plaisir, il devait encore avoir recours aux autres. Il attendait longuement que l’un ou l’autre veuille bien se libérer. Il demandait, redemandait, suppliait parfois… Je m’attachais à lui faire plaisir, lui enregistrais quelques disques de ma discothèque personnelle. Lui présentais les compositeurs, les musiciens, lui lisais les commentaires imprimés sur les pochettes. Il n’avait, j’en suis sûre, jamais lu les noms des compositeurs, ne les connaissait que pour les avoir entendu citer. Il aimait la musique baroque et raffolait de Vivaldi qu’il appelait « Divaldi  ». Je le laissais dire. Ce qui importait, c’était son plaisir. Savait-il lire ? Peut-être ou peut-être pas. Mais ceci importait peu, n’est-ce-pas ? Il ne pourrait jamais plus lire.

Eugène Dayot, journaliste, poète et romancier réunionnais, souffre dès l’âge de 20 ans de la lèpre qui se déclare après son retour de Madagascar. Sa poésie porte la marque de sa maladie.

Quand on se mit à parler de la lèpre, à démystifier la sombre maladie, à combattre la peur que le mot seul provoquait, quand, au-delà de la kermesse annuelle qui amenait dans l’enceinte du ghetto les bonnes âmes catholiques, Raoul Follereau s’arrêta à La Réunion et se rendit à Saint-Bernard, Adrien eut son heure de gloire. Il l’avait bien méritée. Les journalistes vinrent le photographier et l’interviewer, il passa à la télé, à la radio. Il se crut presque rendu à la lumière. Sentant sur sa peau la chaleur des projecteurs, entendant avec son sens auditif surdimensionné les sifflements de Larsen, il eut conscience d’être sur le devant de la scène. Jouer ce rôle de vedette le fit véritablement jubiler.

Adrien et moi, nous n’avions pas mis longtemps à nous apprivoiser. Mais il fallut de longs mois avant qu’il accepte d’ôter ses lunettes et de me montrer ses yeux morts. De longs mois aussi avant qu’il me demande de me décrire physiquement et de lui permettre de toucher mon visage avec ses pattes sans griffes. De longs mois avant que nous osions nous donner l’accolade. De longs mois encore avant qu’il me raconte sa vie avant la lèpre, puis son long calvaire.

Adrien, le « seigneur des ténèbres », le réprouvé, le maudit, le lépreux, avait un fils dont il ne savait rien. Dont il ne saurait jamais rien.

Il alla finir sa vie dans une maison de repos près d’Avignon. Il avait désiré s’y retirer. Il voulait se donner l’illusion de pouvoir encore choisir son destin. Surtout, il avait à cœur de ne rien faire comme les autres.

Je l’ai vu pour la dernière fois, fin des années 72, lors de vacances dans le sud de la France.

Izabel
Juillet 2013, en hommage au Docteur Pierre Miquel

Le mutilé

Vingt ans et mutilé !... voilà quelle est ma part ;
Vingt ans... c’est l’âge où Dieu nous fait un cœur de flamme ;
C’est l’âge où notre ciel s’embellit d’un regard,
L’âge où mourir n’est rien pour un baiser de femme.

Et le sort m’a tout pris !... excepté mon cœur !
Mon cœur... à quoi sert-il ? ironique faveur !
C’est le feu qui révèle au nautonier qui sombre,

Le gouffre inévitable au sein de la nuit sombre ;
C’est la froide raison rendue à l’insensé :
Heureux s’il n’eût jamais pensé !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et mon cœur souffre moins, lorsque je dis : ma mère !

A ce large festin des élus d’ici-bas,
Qui me dira pourquoi je ne suis qu’un Lazare !
La vie est une fête où je ne m’assieds pas,
Et pourtant j’ai rêvé sa joyeuse fanfare !
La douleur m’a fait boire à sa coupe de fer ;
Jeune vieillard, j’ai bu tout ce qu’elle a d’amer.
O vous qui demandez si l’âme est immortelle,
Et ma part de bonheur,... dites !... où donc est-elle ?
Quoi ! Dieu nous mentirait, quand sa sainte équité
Nous promet l’immortalité !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et je ne puis douter, lorsque je dis : ma mère !

Toute existence ici s’échange par moitié,
Chaque âme peut trouver cette âme de son rêve ;
Moi, quand je crie : Amour, l’écho répond : Pitié !...
Et ce mot dans mon cœur s’enfonce comme un glaive
Quelle bouche de femme éteindra dans mon sein
Cette soif d’être aimé qui me brûle sans fin ?
Vivre seul dans la vie... Oh ! ce penser me tue !
Vivre seul... quand mon cœur est si riche d’amour.
Il vibre comme un glas dans mon âme abattue ;
C’est à ne plus aimer le jour !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et je veux vivre encor, lorsque je dis : ma mère !

Souvent, le front ridé de mes sombres ennuis,
J’ai voulu, dans la foule, être oublieux et vivre ;
J’ai voulu respirer, au sein des folles nuits,

Ces voluptés de bal dont le prestige enivre ;
Imprudent que j’étais !... j’ai maudit leurs plaisirs !
Car je voyais glisser, dans leur valse en délire,
Ces vierges que le ciel enfanta d’un sourire ;
Je les voyais ; et nulle, en passant près de moi,
Ne disait d’un regard : à toi !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et je ne maudis plus, lorsque je dis : ma mère !

Oh ! vous ne savez pas, vous qui vivez heureux,
Ce qu’un long désespoir peut jeter dans la vie !
Vous n’avez point senti ce moxa douloureux
Qui torture le cœur et qu’on nomme l’envie !
Quand un rêve d’amour vous suit au bal bruyant,
L’espérance du moins s’y montre en souriant ;
Mais moi, lorsque le bal a fini ses quadrilles,
Ai-je une fiancée, entre ces jeunes filles,
A qui je puisse dire en lui serrant la main :
Dieu m’a fait un bien doux destin !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et puis-je être envieux, lorsque je dis : ma mère !

Ah ! lorsque vers la tombe inclinera mon front,
Je n’aurai pas une âme à qui léguer mon âme ;
Arrivé seul au port où m’attend l’abandon,
Sans sourire, sans pleurs, je quitterai la rame.
Aucun enfant au seuil de mes jours éternels
Ne viendra recevoir mes adieux paternels !
Autour de mon chevet, à l’heure d’agonie,
Mes regards vainement chercheront une amie !
Et de moi, sur ce globe où je vins pour souffrir,
Plus rien... pas même un souvenir !

Mais ton amour est là, mon ange tutélaire,
Et si tu me survis, tu pleureras.... ma mère !

Eugène Dayot

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