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Murmures et patrimoine

À Messieurs les voleurs de mémoire

24 juillet 2015
Izabel
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Un mur c’est vrai, celui-là comme tout autre, est voué à la destruction, à la ruine, à l’écroulement. L’heure des comptes est arrivée, pour ce mur-là. Des comptes et des décomptes. Deux siècles, au moins, à jouer son rôle protecteur, un côté de son corps tourné vers la maison, l’autre vers la rue.

Le mur avant "destruction", photographié en 2010. Au 96 de la rue Sainte-Marie, ex 70. Photo : 7 Lames la Mer.

« Je suis mur, je reste mur…, écrit Stéphan Levy-Kuentz, mon identité, je m’en doute, ne sera donc prise en considération que le jour où mes propriétaires fantômes seront contraints de me faire ravaler la façade ».

Hélas certains murs, voués à la dislocation, n’ont même plus l’espoir de cette reconnaissance-là. Tu sais que celui qui protégeait la belle maison de la rue Sainte-Marie, elle-même disparue, est condamné sans appel.

Il ne tient plus debout que par quelques briques mal jointées, a déjà perdu une grande partie de son corps et reste accroché au vieux barreau en fer mangé par la rouille.

Ruines du mur, au 96 (70) de la rue Sainte-Marie. Mai 2015. Photo : Guy Martin.

Dernièrement le terrain était ouvert à tous les vents. Tu y es allée en compagnie d’un journaliste. Micro et caméra ont été quelques instants traversés par les fantômes du passé.

Dès le lendemain, un grillage avait été à nouveau placé, un treillis défensif pour piéger les chasseurs de souvenirs que nous sommes quelques-uns à être encore.

Mais le mur, messieurs les voleurs de mémoire, dit encore des tas de choses que vos oreilles ne peuvent entendre. Il protège encore un mystère, des secrets, des allées et venues, des autrefois imperceptibles, une relecture d’un passé dont vous êtes forcément exclus.

Autrefois derrière le mur, la belle maison de la rue Sainte-Marie, photographiée en 1985... elle-même disparue : écrasée en 2013. Photo : archives 7 Lames la Mer.

Il se décroûte, la partie qui en reste perd son enduit. Le long de celle que vous avez déjà arrachée, une cicatrice montre un hérissement de vieilles briques, preuve que le mur était modeste, mais solide cependant.

Sa partie extérieure, que tu as frôlée de ta main dans une sorte de caresse consciente, celle qui reste encore en tout cas, est le témoin muet de presque deux siècles de passages, de voix, de cris, de rires, de véhicules, de processions, de drames aussi. Témoin public de la vie de cette rue Sainte-Marie.

Témoin privé de ta vie familiale, de tes départs pour l’école, du joyeux babil de tes copines, de tes démarrages foudroyants sur ton vélo, nez au vent, des passages réitérés de tes amoureux sur leur deux-roues pétaradants, témoin de ton enfance et de ton adolescence.

Les restes du mur... Mai 2015. Photo : Guy Martin.

Un mur c’est vrai, celui-là comme tout autre, est voué à la destruction, à la ruine, à l’écroulement. L’heure des comptes est arrivée, pour ce mur-là. Des comptes et des décomptes. Deux siècles, au moins, à jouer son rôle protecteur, un côté de son corps tourné vers la maison, l’autre vers la rue.

Au début de l’année 1962, tu n’étais pas là quand la partie extérieure du mur a vu s’arrêter la voiture. De l’arrière, ils ont extrait le corps sans vie, mais encore chaud, de la vieille propriétaire. Ils ont ouvert le portail qui s’est plaint comme à son habitude et l’étrange cortège a pénétré dans le jardin qui exhalait ses odeurs du soir.

La partie intérieure du mur, la partie intime, a alors pris le relai, c’est elle qui a accompagné le transport du corps le long de l’allée, tandis que la vieille tête blanche ballotait entre les bras précautionneux de ceux qui ramenaient ta grand-mère vers sa maison pour son dernier passage.

Autrefois, derrière le mur... La vieille propriétaire en 1935, assise à la porte de la varangue (avant qu’elle ne soit fermée par des nacos). Photo : archives 7 Lames la Mer.

On allait l’installer dans ses habits d’apparat sur l’étroit canapé, allumer les bougies, disposer les fleurs. Ce serait la traditionnelle « veillée ». On y entendrait les derniers potins, les mots de regrets, les condoléances, les prières, les choses murmurées, les sanglots ravalés. Et le mur, encore présent dans toute sa longueur, son épaisseur, aura été aux premières loges, seul témoin véritable et discret et muet de tout ce ballet funèbre.

Le portail, pour que la petite clochette ne résonne pas sans arrêt toute la nuit, aura été laissé ouvert ou au moins entr’ouvert pour laisser passer ceux qui venaient « rendre un dernier hommage ». Et le lendemain, le mur encore aura été témoin de la sortie en cortège derrière le cercueil. Et toi, tu n’auras pas été là pour garder la mémoire de ces moments définitivement perdus.

Seul le mur, même déchiré, même estropié, sait encore tout cela, enfoui dans ses fissures, dans ses briques mal jointées, dans les fers rouillés de son vieux barreau.

Maintenant, en ce mois de mai 2015, derrière le vieux pan de mur, plus rien du passé ne subsiste. Plus rien, sinon ce terrain vague, que tu as désigné à la caméra.

Au coeur du mur... Mai 2015. Photo : Guy Martin.

Comment imaginer que là où se diluent sous la pluie, le vent, le soleil, les dernières pulpes de mémoire, trônait autrefois, un si vieil autrefois déjà, la maison. Ta maison.

Tu passes et repasses encore devant le vieux pan de mur. Dans une sorte de folie, tu caresses la vieille chaux, tu poses tes lèvres sur les surfaces rugueuses, sur la poussière entassée, sur les écailles de peinture et de rouille, sur tout ce délitement, sur cet écroulement programmé.

Tu t’adosses contre le cœur du mur et tu murmures tes incantations, tes psaumes, tes psalmodies.

Le mur sera bientôt libre. Alors, le numéro 70 de la rue Sainte-Marie aura cessé d’exister.

Izabel
Saint-Denis, Rue Sainte-Marie, mai 2015

Derrière le mur... la maison en 1960. Photo : collection 7 Lames la Mer.

Cette maison n’existe plus !
Un maire, un architecte des bâtiments de France, une pièce secrète, un marchand de sommeil, un vieux menuisier spécialisé dans les cercueils, un chirurgien, une dent creuse... Voici l’histoire vraie d’une maison qui n’existe plus pour cause de permis de (cons..) détruire ! Répertoriée en tant que bâtiment d’intérêt architectural au Plan d’occupation des sols en 2003, elle est abattue en 2013. Histoire vraie d’une île où l’on organise l’amnésie.... Lire la suite

Le barreau. Mai 2015. Photo : Guy Martin.

7 Lames la Mer persiste et signe : cette maison n’existe plus !
Construite selon toute vraisemblance au 19ème siècle, la maison du vieux Valentin de la rue Sainte-Marie, remarquable par son architecture, son agencement intérieur et son histoire, a traversé le 20ème siècle... pour être écrasée il y a peu. Mais, miracle, on nous promet une « reconstruction à l’identique », à quelques détails près... Dernier rebondissement d’une série d’atermoiements qui démontrent l’absurdité d’un système aussi cynique que bureaucratique : la dilution des responsabilités permet d’éviter la livraison d’un coupable en pâture aux « nostalgiques du bardeau » — c’est ainsi que certaines officines doivent percevoir ceux qui n’applaudissent pas à chaque fois qu’un bulldozer pointe la mâchoire. Nous ne voulons pas de coupable. Nous ne sommes pas nostalgiques. Simplement, nous ne voulons pas de copies. Laissez-nous les originaux ! Lire la suite

Le barreau... Mai 2015. Photo : Guy Martin.

Angélique plus chanceuse que Valentin...
En matière de patrimoine, mieux vaut voir le jour rue de Paris que rue Sainte-Marie ! On le savait déjà... mais l’histoire de la belle Villa Angélique nous le rappelle opportunément : « C’est ainsi que patrimoine et modernité se conjuguent brillamment ». Une conjugaison plus que parfaite pour ce passé décomposé par les termites... et recomposé pour les touristes ? Le temps s’en va... Las le temps ! Lire la suite

Photo collection 7 Lames la Mer

Fragments de l’intimité d’une case créole disparue...
Cette maison d’architecture créole a connu trois siècles ! Construite à la fin du 19ème, elle a traversé le 20ème siècle pour être détruite au début du 21ème siècle (en 2013). La bêtise et la spéculation n’ont pas de limites mais les militants du patrimoine ont de la ressource. Nous avons donc reconstitué, par fragments, l’intimité de cette case créole qui n’existe plus : quelques photos jaunies retrouvées au fond d’une vieille malle en bois. Ombre et lumière sur un passé réduit à la poussière. Mais toujours vivant ! Et qui témoigne pour toutes celles, petites cases modestes de la misère ou grandes demeures coloniales de l’opulence, qui ont disparu dans la course effrénée au modèle imposé par un processus destructeur : l’assimilation. Lire la suite

Décembre 2014. Photo : 7 Lames la Mer.

Ci-gît « l’imposte remarquable » sur le trottoir
Ci-gît, sur le trottoir, « l’élément remarquable de la maison ». Une vieille « imposte ajourée » qualifiée de « remarquable » par «  M. l’architecte des bâtiments de France, chef du service départemental de l’architecture et du patrimoine » himself ! Ultime vestige d’une maison qui n’existait plus depuis un an déjà... « L’imposte remarquable » jetée à la rue ne finira pas dans les poubelles de l’histoire sans laisser de traces : nous l’avons photographiée. Lire la suite

Le barreau. 2010. Photo : 7 Lames la Mer.

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