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Edito

Qui sont les « cochons ? »

22 avril 2013
Geoffroy Géraud Legros
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N’y-a-t-il que des cochons à La Réunion ? Un site dit « engagé », régulièrement mis en avant par les médias, ne voit en tout cas que ceux-là. Et se borne à dénoncer, sans proposer de perspectives. Naïveté ou discours volontairement limité ? Décryptage.


L’époque aime les bons sentiments. L’époque est ivre de bons sentiments. De grandes causes, de beaux élans, des initiatives « bleu layette » et « rose bonbon » passées au vernis du consensus et de l’unanimité. Les nouveaux héros sont, ne cesse-t-on de nous répéter, ceux du quotidien. Du quartier, du pâté de maison. Pas ceux qui voient trop loin, qui manient de trop grands concepts. Non, le mec, la fille d’à côté. Vous, moi. Des individus, qui, « à leur niveau », « dans la proximité », « au quotidien », agissent sur « le concret », sans se raconter des histoires de grands soirs. « Be the change you want to see in the world ».Yeah.

Le Mal, c’est pas cool

Chacun peut être grand à sa place : ce mot d’ordre de l’Ancien régime — auquel le régime contemporain ressemble de plus en plus furieusement — se décline en mille exhortations quotidiennes. Triez. Recyclez. Fermez vos robinets, etc. Ceux qui désirent un surcroît de reconnaissance peuvent choisir de s’engager. Dans des associations, bien sûr, ou dans la myriade de collectifs qui composent, paraît-il, la « société civile ». Certainement pas dans des partis, ou dans des structures publiques : la politique, c’est pourri. L’Etat, c’est mal. Encore moins dans le social : le social, c’est sale. Et allez savoir si, finalement ça ne pervertit pas encore plus les pauvres. Les nobles causes sont ailleurs : l’Humanitaire, c’est bien. L’Indignation, c’est bien. L’Egalité (hormis sociale, on le répète) c’est bien. Et bien sûr, l’Environnement — sauf écologie politique — c’est bien. C’est cool.

Mais qui sont donc les cochons ?

Dans ce secteur, les « Band’cochons » sont, à La Réunion, les plus connus de ces bons samaritains aux mains vertes. On connaît le principe : des « chasseurs » (de saletés) postent en ligne des photographies de ces dépôts sauvages qui, effectivement, empoisonnent la nature réunionnaise. But : dénoncer. Dénoncer les « cochons ». Dénoncer les « autorités » qui, c’est bien connu, ne bougent pas, trop occupées qu’elles sont à jouir de leurs privilèges, etc, etc. Mais qui sont donc ces gens-là, et que croient-ils ? Que les habitants de notre île aiment vivre les pieds dans la merde ? Que nos compatriotes ne sont heureux qu’environnés de déchets et d’excréments ? Que c’est exprès que les « autorités » si décriées laissent faner les ordures au quatre coins des villes et des campagnes ? En filigrane, Band’cochons porte un message souvent entendu, mais bien peu tolérant : le Réunionnais est sale, et il élit des abrutis. Un bon gros sens commun déjà présent dans toutes les têtes, martelé qu’il est par les faiseurs d’opinion. Les yeux rivés à la décharge sauvage, ceux de « Band’cochons » n’éclairent pas l’horizon et confortent le citoyen dans la réaction reptilienne, automatique, basique de la dénonciation perpétuelle. Proposent-ils des solutions ? Non. S’impliquent-ils dans les débats actuels, et décisifs pour le futur, du pays ? Pas du tout. Le seul discours d’ordre général tenu par les acteurs (anonymes) du site est celui de la responsabilité individuelle. Changeons nos comportements, et le problème des déchets sera résolu.

Le déchet ou le cancer ?

Foutaise, bien entendu, pour quiconque connaît la complexité de la question, qui est avant tout une question de choix d’urbanisme, de développement, et de politique sociale. Foutaise, mais foutaise utile pour certains. Si j’étais VRP d’une grosse boîte, chargé, moyennant finances et éventuels pots-de-vins, de fourguer un incinérateur grand pollueur et grand épandeur de cancers en tous genres, je serais enchanté de l’existence d’un tel site. J’y économiserais une coûteuse campagne de com’, grâce aux bénévoles, qui se bornent à constater, à dénoncer, et militent pour — citation — « des solutions rapides, définitives, pragmatiques  ».
Un site qui s’érige en porte-parole, interpelle des responsables… et dont les membres, poussés dans leur retranchement, finissent par dire qu’ils souhaitent eux aussi un incinérateur.

Pas plus, pas moins

Notre intention n’est pas de rejeter en bloc toutes les initiatives qui interpellent l’opinion sur un problème essentiel de notre pays. Mais signalons à notre tour que, sans réflexion et sans perspectives, elles pourraient bien faire le lit de « solutions » fort peu innocentes… Et puis, il faut dire, aussi, que le Réunionnais n’est pas cet être irresponsable, incapable de gérer les déchets si on ne lui met pas le nez dedans. Il y a des pollueurs dans notre pays. Comme partout, pas plus, pas moins. Mais il y a, aussi, des Réunionnais qui résistent à la marée de déchets, comme l’illustre cette photographie du Port-ouest, nettoyé par les usagers et maintenu propre depuis. Les actions de ce type ne font pas, évidemment, une solution globale. Mais elles montrent une image bien différente, et bien plus vraie que celle que véhiculent les donneurs de leçons, bien intentionnés ou non.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

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