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Contre le monopole abusif

Pour une Régie régionale des carburants

1er avril 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Bénéfices dissimulés, refus de participer à l’effort commun, tarifs exorbitants… Le monopole des carburants et du gaz apparaît de plus en plus odieux aux Réunionnais. « 7 Lames la Mer » met en débat une alternative réalisable à ce système archaïque.

Photo : 7 Lames la Mer

Le Port, Pointe-des-Galets. Alignés sur les sables noirs, les blocs de béton dessinent une haute ceinture couleur gris clair, en surplomb de l’Océan Indien. Là, les vagues emportent chaque jour un peu de cette langue de terre tendre, où l’île de La Réunion s’étire vers l’Ouest. Renforcée ça et là par une seconde rangée de cubes superposés, la muraille artificielle protège ce qui est sans doute le vrai point névralgique de l’économie réunionnaise : les installations, entourées de barbelés, de la Société réunionnaise des produits pétroliers (SRPP). Celle-ci dispose au Port de 19 cuves de 250.000 m3 de carburants, réparties sur 17 hectares. Les hydrocarbures sont transportés à La Réunion par deux navires, le butanier « Maïdo » et le pétrolier « Tamarin ». Deux pipe-lines, longs de 800 m et 4,5 kilomètres, acheminent gaz et carburants jusqu’aux lieux de stockage. 3500 m3 d’hydrocarbures en sortent chaque jour et, chaque année, 1,62 million de bouteilles de gaz.

Etat — pétroliers : relations dangereuses ?

Fondée en 1955, la SRPP est une société de droit privé, détenue à moitié par Total et à moitié par Shell. Elle maîtrise de fait l’ensemble du processus d’acquisition et de stockage des produits pétroliers dans l’île de La Réunion. Elle est propriétaire des cuves — dont la collectivité assure, en revanche, l’entretien et la sécurité. Les 650.000 m3 de carburants importés annuellement par les 4 opérateurs qui se partagent le marché réunionnais passent par la Pointe-des-Galets. Ces opérateurs affrètent eux-mêmes les deux navires, paient un trader qui achète les carburants à Singapour — le seul marché où, dit-on, il est possible d’acquérir des produits compatibles avec la norme européenne. Ajoutons à cela le fait qu’« à la différence des Antilles, il n’existe, à La Réunion, aucune enseigne (stations-services, NDLR) qui ne soit adossée à une compagnie pétrolière », dixit l’Autorité de la Concurrence, et que la SRPP assure elle-même jusqu’à l’embouteillage du gaz, et l’on obtient le tableau d’une situation ultra-monopolistique, plus accentuée encore qu’aux Antilles où la société SARA détient, elle aussi, l’exclusivité du stockage des carburants.

Le butanier « Maïdo »
Photo : 7 Lames la Mer

« Les pétroliers donnent un prix au Préfet qui s’exécute »

C’est souvent ce monopole qui focalise les critiques, pourtant sans doute superficielles : tant la géographie de l’île, que la structure du marché éloigné des grandes routes pétrolières, plaidaient pour une concentration des moyens de stockage. La situation de monopole est d’ailleurs reconnue par l’Etat qui, par dérogation au principe général de la liberté des prix, assigne chaque mois un prix « plafond » aux hydrocarbures. Une particularité peu connue de l’opinion réunionnaise, auprès de laquelle le lobby pétrolier présente toute demande de baisse comme une atteinte à la liberté des marchés... C’est en réalité dans la proximité, voire la consanguinité des intérêts entre les pouvoirs publics, pourtant réputés neutres, et le puissant groupe de pression pétrolier, que se dessine le caractère abusif du monopole des carburants. « Les pétroliers donnent un prix au Préfet qui s’exécute  », rapportait un membre de la haute autorité de la Concurrence à nos confrères de l’AFP en 2009. Et il est vrai que le prix-plafond devient bien souvent prix obligatoire pour le consommateur…

Bénéfices au secret

La question du prix des carburants est, on le sait, l’une des plus explosives à La Réunion. Elle fut notamment le détonateur des émeutes de février 2012… D’autres mobilisations ont porté l’exigence d’une baisse du prix des carburants, ou à tout le moins, de prix « justes ». Mais l’intérêt des usagers n’y est pas ou peu représenté, et n’est jamais réellement pris en compte. Les transporteurs, qui sporadiquement recueillent un certain soutien populaire, pensent d’abord à leur corporation — démarche par ailleurs fort légitime. Si elles sont saluées par les consommateurs, les mesures de compensation prises par les institutions pour financer des baisses ou des gels de prix, n’en sont pas moins financées par les contribuables. D’autre part, l’exigence — pourtant réduite — de « transparence » n’a guère été satisfaite. En témoigne un court passage de la synthèse du « grand débat » sur les carburants, organisé au début du mois de mai 2012 : « Il appartient à l’État régulateur de déterminer le bon niveau des tarifs, mais l’Autorité observe que la SRPP, a réalisé des bénéfices nets après impôt de […], et a versé des dividendes de […] La situation financière de la SRPP autoriserait donc une régulation plus stricte de ses tarifs ».

Le règne des pétroliers

Impossible, donc, au plus haut niveau, et au cours de l’un de ces exercices censés « recréer la relation avec les Outremers » de connaître les bénéfices réalisés par le monopole des carburants et du gaz… Un autre document public explique cette censure par « le secret des affaires  ». Là gît le cœur du problème : les pétroliers ont, jusqu’à présent, été les grands bénéficiaires de la situation de La Réunion. L’entretien et la sécurité de la SRPP ? Il est financé par l’argent public. Les recommandations réitérées — et fort limitées — des pouvoirs publics, visant à « séparer les activités de stockage et de distribution », les exhortations à la « transparence » ? Ils ne les entendent pas. Le carburant ? Ils l’achètent « en deçà des prix du marché », déclarait l’un des dirigeants de la SRPP au journal « Le Quotidien », le 24 mai 2011. Pire : prenant argument de la taille du marché, les pétroliers menacent purement et simplement de déserter notre île, nous dit en aparté un proche des milieux pétroliers… Autre prise d’otages : celle, systématique des 1500 à 1800 employés des stations-services, que le lobby des hydrocarbures menace de licenciements dès que ses intérêts sont questionnés.

Une partie des installations de la SRPP.
Photo : 7 Lames la Mer

Contrôle des prix, statut pour les pompistes…

Chantage, lobbying, pressions : cela ne peut plus durer. Les transports ferroviaire et énergies « vertes », qui devront nécessairement remplacer les énergies fossiles en voie d’épuisement, ont été constitués en enjeux politiciens. Le groupe de pression du pétrole n’y est certes pas étranger. Cependant, on peut déplorer que les partisans de l’autonomie énergétique n’affrontent pas, ici et maintenant, les intérêts bien assis du monde du pétrole. Et pendant ce temps-là, comme dit le créole, kabri Soubaya po manz salade domoune… Il est pourtant possible de changer la donne. Ainsi, nous proposons la création d’une Régie réunionnaise des pétroles, qui place sous contrôle public des employés et des citoyens l’approvisionnement pétrolier et gazier de notre île. Point de trader inconnu au bataillon, point de dirigeants dont pas un seul n’est Réunionnais, mais un commissaire à l’acquisition, dûment mandaté et contrôlé. Pas de crochets et de petits points dans les documents officiels, mais une publication annuelle, loyale et contrôlable des revenus de l’entreprise. Pas de pressions sur les pompistes, mais un statut pérenne.

…Pour une régie réunionnaise des carburants et du gaz

Est-ce réalisable ? Oui : on l’a dit, l’Etat admet déjà lui-même la situation de monopole, dont découle l’entorse à la sacro-sainte règle de la concurrence. Christine Lagarde, pourtant peu encline au dirigisme économique, avait réaffirmé en 2010 « la nécessité d’administrer les prix des produits concernés afin d’éviter toute hausse excessive de prix au détriment du consommateur  ». Le passage d’un monopole privé, fortement suspecté d’abus, à un monopole public, ne serait finalement que le prolongement du schéma déjà existant. Ajoutons que la Constitution, via le Préambule de 1946 qui en fait partie intégrante, dispose que « tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait, (nous soulignons) doit devenir la propriété de la collectivité. » Le monopole pétrolier à La Réunion constitue à cet égard un cas d’école… Ne pourrait-on imaginer qu’une nationalisation du monopole, par le biais d’une loi, puisse constituer un préalable à la créaion d’un Etablissement régional des carburants, géré selon le schéma issu de 1946, par des représentants des salariés, des consommateurs et de la collectivité ? Le bond du prix de la bouteille de gaz (près de 7 euros le mois dernier, et 26 centimes en avril) montre que les pétroliers refusent avec cynisme de jouer le jeu, malgré les indicateurs sociaux qui annoncent un chômage à plus de 30%, une moitié des Réunionnais en-dessous du seuil de pauvreté, et une industrie mise à genoux par la dépression économique. Alors que s’élèvent les voix et les propositions pour sortir de la crise, « 7 Lames la Mer » a souhaité contribuer au débat… dans le sens d’une Réunion plus juste et plus Réunionnaise.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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