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Portrait-robot de l’exclusion

10 septembre 2012
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Faits-divers : le portrait-robot du coupable se dessine-t-il toujours avec un visage noir, jeune, le tout sur fond de rhum-drogue-chômage-sorcellerie-sexe ? Question caricaturale… Les institutions de la République, censées forger le citoyen selon la devise « Liberté, égalité, fraternité », ont échoué. Notre société post-coloniale n’a-t-elle pas besoin de vérité, de justice et de raison, là où règne le sensationnel ?

La rubrique des faits-divers stigmatise et fascine, alimentant ainsi les fantasmes… qui s’en nourrissent en retour. L’exposé des faits (qui, quoi, où, comment, ziskakan…) s’attarde peu sur le « AKOZ », révélateur des dysfonctionnements de notre société. Révélateur ou détonateur ? Alon pa ravaz lo guèp…
Granmèrkal, Grandiab, Tizan, Barbe Bleue, Petit Poucet, Blanche Neige... Sang et violence dès l’enfance. Des zistoir marmay aux contes de faits-divers, les schémas ancestraux se perpétuent, incarnés par Sitarane [1], Casanova Agamemnon, Johnny Catherine, Juliano Verbard… Malédiction d’une société créole formatée par l’esclavage, l’engagisme, le colonialisme et leur cortège de fléaux : misère, illettrisme, chômage, alcoolisme, etc. ? Pour tout horizon, in ti kontra ek lo mèr ou sinonsa bèk in klé ?

Le piman dann kari

Constat : les institutions de la République ont échoué à réduire les inégalités et à endiguer la violence. Les forces progressistes ont, elles aussi, sombré dans la torpeur des « non-dits ». Les cris qui, aujourd’hui, s’élèvent contre l’« ordre établi » sont comme le piman dann kari : il relève le goût mais ne peut, à lui seul, remplir le ventre. Quels mots pour dire le malaise ? Le courant contestataire de la musique réunionnaise, à son apogée dans les années 80, s’est dilué. Il ne resurgit que dans les textes engagés de rappeurs blacklistés !

Granmèrkal, Grandiab, Tizan, Barbe Bleue, Petit Poucet, Blanche Neige... Sang et violence dès l’enfance. Ici, l’ogre égorge ses sept filles, dans le conte du Petit Poucet de Charles Pérault.
Illustration : Gustave Doré. Source BNF.

Les Tèt Kaf de Wilhiam Zitte, collées sur les bus, ont-elles remué les consciences au-delà de l’émotion esthétique ? Quels débouchés pour les travaux du sociologue, Loran Médéa, qui montrent que les Réunionnais noirs, exclus sociaux, échouent plus souvent en prison que les autres ? Les « violences urbaines » sont-elles la soupape de sécurité qui nous évite — ou retarde… — l’explosion de la marmite ? Est-ce pour cela que l’on s’en accommode, courbant le dos en attendant que le koudshalèr i fane ? « Lé fasil fé la grèv pou domoun i travay. Anou, kan ni fè la grèv, i bat anou la zol », confie un chômeur qui a participé aux émeutes de février. Ce « faiseur de grève » d’un nouveau genre désigne le fossé qui sépare ceux qui ne travaillent pas de ceux qui travaillent, ceux qui alimentent la rubrique « faits-divers » de ceux qui la lisent. La Réunion va-t-elle continuer de végéter dans cet apartheid social où « domoun atèr i viv anlèr é domoun anlèr i viv atèr » ?

La mécanique de l’exclusion

Le fait-divers ouvre une porte vers ce qu’une société a de plus complexe et de plus secret : la mécanique de l’exclusion et la fabrique de la violence. Le genre mériterait donc mieux que le chien écrasé, particulièrement dans notre société postcoloniale aux rouages si bien dissimulés. Certaines « plumes » ont su faire apparaître l’envers des décors du crime et de la misère. C’était le temps des Pascal Souprayen, Pascal Charroy, Jean-Noël Fortier. C’est, aujourd’hui, le travail d’un Etienne M’Vé, auquel on doit un portrait sans complaisance ni préjugés d’un jeune aux prises avec le Rivotril. Mais cette démarche demeure, malheureusement, l’exception. Le plus souvent, on souligne le sordide et le sanglant des faits-divers de « Une », sans hésiter à en rajouter. N’a-t-on pas ainsi affirmé, à tort et à dessein, que Carl Davies, le Britannique assassiné, avait été « sodomisé » ?

Les "Tèt kaf" de Wilhiam Zitte, collèes à l’arrière des bus, ont-elles remué les consciences ?
Photo : Jean-Noël Enilorac

La po patate

La recherche de la facilité, la complaisance envers les sources d’informations judiciaires et policières, mènent souvent le fait-diversier sur le terrain du lieu commun populiste, jusque dans le fait-divers « ordinaire ». Récent cas d’école, un compte-rendu du procès des derniers « émeutiers » de février. Trois jeunes Etang-saléens, frappés de peines allant jusqu’à trois mois ferme pour quelques poubelles brulées. Une atteinte certes condamnable aux biens publics… mais une sanction bien sévère. Tel n’est visiblement pas l’avis d’une journaliste de la place, solidaire de la juge et du procureur, tous deux, précise-t-elle, « excédés ». Le jeune qui a pris « du ferme » a, il est vrai, eu le culot de rétorquer « n’a poin travay » à la magistrate qui lui commandait de dire qu’il ne « réfléchissait pas » en passant à l’acte. Pire : il a refusé les travaux d’intérêt général — c’est-à-dire, d’être condamné à travailler pour la po patate pour avoir dit, dans un prétoire, que le travail manquait. « Finie la flambe pour les flambeurs », se félicite la narratrice. Un exemple parmi tant d’autres, de ces récits qui patinent dans l’idéologie dominante… et font écran à la compréhension des phénomènes sociaux les plus brûlants.

Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
10 septembre 2012

• A lire aussi :
- « Inégalités, détonateur social : La Réunion : des révoltes logiques ? »
- « Grandes surfaces : vole dans le tas ! »

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1• A lire l’histoire de Sitarane : « Simicoundza Simicourba »

A lire aussi :

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