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Kiki Mariapin, musicien, cofondateur de "Sabouk"

« On peut déclencher une guerre avec des mots »

26 avril 2013
Nathalie Valentine Legros
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« ’Blie pa ton rassin ti frèr, rassin’ la tèr / ’Blie pa ton rassin’ ti sèr, rassin’ ton koulèr / Nout momon té l’Africa, papa koté Calcuta... » Extraites de la chanson « Rassin’ » du groupe « Sabouk », ces quelques paroles sont désormais inscrites dans la mémoire collective créole. Elles sont emblématiques d’une identité qui s’affirme dans la musique réunionnaise avec l’apparition, dès la décennie 70, de groupes désormais mythiques comme « Caméléon », « Carrousel » — aujourd’hui disparus —, mais aussi « Ziskakan » ou encore « Baster, » pour ne citer que les plus connus. 7 Lames la Mer a rencontré l’auteur de « Rassin’ », Kiki Mariapin, un guitariste de talent formé à la prestigieuse école des orchestres de bal. Des « Vibrations » à « Sabouk », parcours d’un artiste en « terre de maloya, de séga et de fusion ».


7 Lames la Mer : Vos premières notes de musique... Quel souvenir en avez-vous ?
Kiki Mariapin : Mes premières notes de musique... C’était au Chaudron. J’avais 11 ans... Depuis tout petit, j’étais fasciné par la guitare électrique. J’allais en cachette regarder les orchestres de bal répéter à la MJC, à Saint-Pierre où je suis né. Je suis arrivé dans la cité du Chaudron à 9 ans et il y avait un orchestre qui s’entraînait là tous les week-end : je baignais là dedans. J’ai commencé à gratter la guitare à 11 ans et j’ai intégré mon premier orchestre de bal à 13 ans. C’était un petit orchestre qui s’appelait « Les Vibrations ». C’est là que l’aventure a démarré.

7 Lames la Mer : Musicien autodidacte...
Kiki Mariapin : Oui. Mais je me suis aussi inscrit dans une structure associative qui faisait office de « conservatoire », à Saint-Denis. Je voulais apprendre le piano mais je n’avais pas les moyens de me payer un piano. J’ai appris quelques rudiments de solfège et je suis revenu à « l’école traditionnelle », c’est à dire : autodidacte. C’est la période des bals et des orchestres qui m’a formé. C’est là que j’ai abordé tout le répertoire de la variété. C’est une vraie école, mine de rien. Il fallait être opérationnel dans tous les styles, jouer de tout et apprendre à jouer de tout. La formation, c’était l’oreille. On formait notre oreille à écouter, à discerner, à essayer de piquer une ligne de basse. Une école auditive... L’oreille que j’ai maintenant, c’est grâce à l’époque des orchestres de bal. A La Réunion, les musiciens, pour la plupart, viennent des orchestres de bal.

7 Lames la Mer : La musique réunionnaise — séga, maloya... — avait-elle une place dans ces orchestres ?
Kiki Mariapin : Non pas vraiment. On faisait essentiellement de la variété que l’on entendait à la radio ou que l’on voyait à la télé et que l’on essayait de reproduire. Tous les grands tubes, Mike Brant, etc... Tout ce qui faisait rêver dans le petit bal du samedi soir. C’était une école d’endurance : tenir son instrument pendant cinq à six heures d’affilée, parfois plus... C’est formateur. Les musiciens de cette génération sont d’ailleurs marqués par la polyvalence : ils ont appris à jouer de tout.

7 Lames la Mer : Quelles sont les circonstances qui vous ont amené à la musique réunionnaise ?
Kiki Mariapin : Cela s’est fait petit à petit... Il y a eu cette période formatrice des orchestres de bal. Et un jour, après mon service militaire, je rencontre le groupe « Carrousel ». Le mythique « Carrousel » formé notamment par les anciens musiciens de « Caméléon » [1]. Il y avait Loy Ehrlich, Bigoun, Zoun, Bruno Leflanchec, Alain Peters, etc. Il y a eu une première mouture de « Carrousel ». Teddy Baptiste et moi, on a intégré le groupe dans la « seconde période », c’est à dire après le grand concert au stade de l’Est, en première partie du groupe « Téléphone », qui a marqué un tournant.

7 Lames la Mer : « Carrousel »... un tournant dans votre parcours de musicien.
Kiki Mariapin : Oui. Une grande aventure. Le souvenir que j’ai de cette période, c’était l’assiduité au travail. A l’heure actuelle, on ne peut plus travailler comme ça, avec un tel rythme. Les choses ont changé : on est pris par le temps, par la rentabilité. Et puis, il y a aussi la vie de famille.

7 Lames la Mer : Aviez-vous conscience d’être des défricheurs ?
Kiki Mariapin : A l’époque, on ne se posait pas de questions. Il fallait exister. On avait ce besoin de faire de la musique. On répétait, on travaillait dans un seul but : aller vers le public. Avec le recul, on analyse les choses : oui ,Carrousel a contribué à défricher le champ culturel réunionnais. C’est évident. Dans la même veine, il y avait d’autres expériences menées par des groupes tels que « Baster », « Ziskakan », un peu plus tard « Ravan’ », etc. Nous n’étions pas très nombreux en fait. Je parle là de « groupes créatifs » qui composaient leur propre musique, écrivaient leurs textes. La période des orchestres de bal était en perte de vitesse. Nous sommes arrivés avec un état d’esprit différent : tout était à faire. Cela a donné des expériences innovantes comme lorsque l’on a joué à Joinville avec Danyèl Waro. Il m’en reparle souvent et me dit : « vous avez été les premiers », c’est à dire le premier groupe à le faire jouer avec des instruments autres que ceux de la tradition. Cette expérience a été une prise de conscience pour lui aussi.

7 Lames la Mer : Quelles sont vos influences musicales ?
Kiki Mariapin : Le jazz. La musique improvisée. La musique indienne. Je me nourris de toutes ces influences. La démarche de « Sabouk » [2] dès le début, c’était ça : ces influences musicales et une prise de conscience sur l’identité réunionnaise exprimée à travers les textes. Une identité réunionnaise sous un éclairage universel, comme dans le texte « Rassin’ ». C’est un cri d’alarme pour dire : attention, il y a le rouleau-compresseur de la mondialisation alors n’oublions pas d’où nous venons.

7 Lames la Mer : Artiste... et « acteur engagé » ?
Kiki Mariapin : Evidemment. Même ceux qui ne s’intéressent qu’à l’aspect « musical » drainent des valeurs techniques, artistiques... Quand on va au delà, notamment avec des textes, on se rend compte que le verbe a énormément de pouvoir. On peut déclencher une guerre avec des mots. L’écrit véhicule l’identité d’un peuple. Quand j’ai composé « Rassin’ », je n’en étais pas vraiment conscient mais avec le recul, j’ai compris la force des mots. Je ne sais pas d’où cela m’est venu ; c’était peut-être mon devoir de le faire. Aujourd’hui, si cette chanson est une référence, tant mieux.

7 Lames la Mer : Une personnalité qui vous inspire...
Kiki Mariapin : Amma, la sainte mère. On met le doigt sur un autre univers qui me permet d’avoir un équilibre dans ma vie d’artiste. La musique est porteuse de spiritualité. Tout ce cheminement... Je suis dans en état de grâce en ce moment. Je n’arrête pas de jouer. J’ai fait la « Nuit des Virtuoses » il n’y a pas longtemps, à côté de gens prestigieux comme Alain Caron [3], Max ZT [4]... Je joue bientôt dans le Festival « Total Jazz ».

7 Lames la Mer : La musique nourrit-elle son homme ?
Kiki Mariapin : Je pense qu’il n’y a pas beaucoup de musiciens ou d’artistes qui peuvent prétendre vivre correctement avec une retraite d’artiste... Je pense même que cela n’existe pas. Nous sommes pour la plupart des « semi-professionnels » : nous sommes obligés d’avoir une activité à côté pour pouvoir subvenir à nos besoins. Je suis donc professeur de musique à l’école municipale « Loulou Pitou » de Saint-Denis. C’est une grâce pour moi de pouvoir concilier mon art et les contraintes sociales.

7 Lames la Mer : Rap, slam, un nouveau souffle dans le milieu musical réunionnais ?
Kiki Mariapin : Oui car c’est une forme d’évolution. Il faut à la fois s’appuyer sur nos racines et s’ouvrir sur ces nouvelles formes artistiques. Il faut arriver à une fusion, à un mélange fécond. Les deux ont leur place. L’expression n’a pas de limites.

7 Lames la Mer : Musique réunionnaise... et scène internationale. Y a-t-il un chemin entre les deux ?
Kiki Mariapin : La Réunion, c’est la terre du maloya, du séga, de la « fusion ». La fusion est une forme artistique qui permet de trouver une juste mesure entre les traditions de base et les influences extérieures. Notre histoire est jeune. Il y a encore du chemin à parcourir. Nous sommes les acteurs d’une séquence de cette histoire. Nous sommes dans une phase de foisonnement. Ici, c’est la terre des artistes... Le nombre d’artistes à La Réunion est impressionnant. Donc, il y a énormément d’acteurs qui vont faire que cette musique réunionnaise va trouver un espace sur la scène internationale, ce qui est d’ailleurs déjà le cas pour certains, rares il est vrai.

7 Lames la Mer : Musique réunionnaise... et océan Indien. Une fusion possible ?
Kiki Mariapin : C’est en devenir. Il y a encore du travail. Pour moi, l’influence malgache est prépondérante. Les malgaches ont une culture ancestrale, des techniques qui nous ont grandement influencés. D’ailleurs, notre maloya s’inspire beaucoup des rythmes malgaches. Le séga peut être un lieu de convergence des musiciens de l’océan Indien, un séga nouveau inspiré par l’unité des peuples de l’océan Indien.

7 Lames la Mer : Musique... et mondialisation. Que vous inspirent ces deux mots ?
Kiki Mariapin : Sur notre « petite boule bleue », tout n’est pas rose ! Aujourd’hui on est plus dans la survie que dans la vie... Aujourd’hui, on se bat pour une forme de survie. Avec le recul spirituel, je me dis qu’on ne peut plus revenir sur le passé. L’avenir, on ne le maîtrise pas. L’instant présent, c’est cela l’important. Vivons ces instants présents. Les êtres humains manquent d’amour. La musique peut être un baume... Faisons la musique avec amour.

Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1Créé en 1976, le groupe « Caméléon », à géométrie variable comme souvent, réunit des artistes tels que Alain Peters (basse), Bernard Brancard (batterie), Hervé Imare (chant), Joël Gonthier (percussions), Alain Mastane (guitare électrique), Loy Ehrlich (clavier), René Lacaille (guitare), etc.

[2Créé en 1988, le groupe « Sabouk » explore et popularise un genre musical qui allie jazz, rock et maloya. En 1992, le groupe sort un premier album « Sabouk » qui comporte le fameux « Rassin’ ». A l’époque, le groupe est composé de Kiki Mariapin (basse et choeurs), Gilbert Mariapin (percussions et choeurs), Nicolas Moucazambo (percussions), Luc Joly (saxophone), Teddy Baptiste (guitare et percussions), Bernard Filo (batterie et percussions), Gérard Brancard (chant et percussions) et Betsy Boristhene (claviers et choeurs). Un deuxième album sort en 1998, « Sézon », avec Kiki Mariapin (basses), Gilbert Mariapin (percusions), Didier Makaga (claviers), Philippe Herpin de Lacroix (alias Pinpin) (saxophones ténor et soprano), Max Dalleau (batterie), Teddy Baptiste (guitare) et Gérard Brancard (chant). Aujourd’hui, « Sabouk » est composé de Gérard Brancard, Gilbert et Kiki Mariapin auxquels se sont joints Dimitri Domagala, Mathieu Brillant et une section cuivre avec Pierre Tai-Tong au trombone et Thierry Hessler à la trompette.

[3Alain Caron : musicien (bassiste électrique, compositeur) de jazz québécois, spécialisé dans le jazz-fusion.

[4Max Zbiral-Teller : virtuose du hammered dulcimer, instrument à cordes frappées en utilisant deux baguettes

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