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Slovénie : Gal Kirn, militant et philosophe

« Mouvement du tout-slovène : une alternative viable ? »

17 mars 2013
7 Lames la Mer
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Slovénie : des dizaines de milliers de manifestants contre la corruption et pour les politiques sociales dans les rues, un gouvernement démissionnaire... L’alternative émergera-t-elle de ce mouvement de masse, dont les acteurs défendent le caractère « populaire » ? « 7 Lames la Mer » a interrogé Gal Kirn, militant et philosophe slovène.

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Photo : DPU.

Perçue comme le « bon élève » de l’Europe post-communiste, entrée dans l’Union européenne en 2003 et membre de la zone euro depuis 2007, la Slovénie est depuis le mois de novembre le théâtre d’intenses manifestations. Une pression de la rue qui a mené au vote de défiance qui, le 27 février dernier, a entraîné la chute du Gouvernement conservateur de Janez Janša. L’installation d’un Gouvernement de transition, dirigée par l’élue de centre-gauche Alenka Bratusek, mettra-t-elle fin au mouvement ? Ce n’est pas ce que souhaitent nombre de ses acteurs, qui protestent contre la corruption et le démantèlement du modèle social slovène. Inédit dans l’histoire de la jeune république balkanique, le « mouvement du tout-Slovène » débouchera-t-il sur un modèle alternatif, inspiré du « socialisme démocratique » ? Ou sera-t-il victime de la spontanéité et de la diversité, qui ont jusque-là fait sa force ?

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7 Lames la Mer : La Slovénie a été secouée par de nombreuses manifestations ces derniers mois. Quelles sont les revendications exprimées ?

Gal Kirn : Il s’agit là certainement de la toute première expression d’une manifestation populaire « par le bas », spontanée, ne s’appuyant sur aucune organisation formelle ou existante, sans fonctionnement hiérarchisé. Un fort mécontentement a gagné en intensité ces dernières années. A l’origine, l’échec des partis politiques, de gauche comme de droite, et de leurs gouvernements. Les gouvernements appartenant à ces deux obédiences ont suivi, à partir de 2004, un agenda néolibéral : privatisation de tous les services de protection sociale, mais aussi vente de toutes les entreprises nationales ou semi-nationales. A partir de 2008, lorsque la crise a frappé de plein fouet la Slovénie, les politiques d’austérité ont été encore plus accentuées. Le gouvernement de Janez Janša a voulu être plus royaliste que le roi. Avant même que Merkel et la Troïka ne débarquent en Slovénie, le gouvernement — en bon toutou — s’est aligné sur les exigences du FMI, répondant à la crise par des « solutions » néolibérales.

Insurrection du tout-Slovène

Dans ce contexte historique de hausse du chômage — celui-ci s’élève à 13% et excède 25% chez les jeunes —, d’exploitation féroce des travailleurs, de scandales politiques et de corruption massive, les gens sont descendus dans la rue pour crier leur colère. « Gotovo je » (C’est fini, ça suffit), « gotovi so » (Ils sont finis). Ils ont exigé la démission de l’ensemble des politiciens. Évidemment, les manifestants ont unanimement crié leur mécontentement, mais peu de propositions ont été formulées quant à un programme alternatif — le processus commence seulement maintenant. Partie de Maribor fin novembre 2012 (10.000 personnes), cette « insurrection du tout-Slovène » s’est étendue à travers le pays, avec, en point culminant, la plus grande manifestation en février 2013 à Ljubljana, qui a rassemblé plus de 30.000 personnes.

7 Lames la Mer : Le syndicalisme est très puissant en Slovénie. Les syndicats sont-ils impliqués dans ce mouvement ?

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Gal Kirn : Le rôle des syndicats sera d’une importance capitale. Ils ont mis un coup d’arrêt à la première vague de réformes néolibérales en 2004 et défait à plusieurs reprises les orientations politiques les plus extrêmes. Cependant, l’année dernière, au plus fort de la crise économique, ils ont adopté une posture défensive, ayant subi quelques revers importants. Ainsi, beaucoup de lois régressives ont été adoptées en dépit des protestations syndicales : réglementation des banques, réforme des retraites, flexibilisation du marché, recours facilité aux licenciements, abaissement des droits de douane… Il était donc extrêmement important que le soulèvement engendre de nouvelles revendications politiques et radicales, même si elles ne sont pas forces de propositions : le champ est ainsi ouvert aux syndicats, pour formuler des exigences plus audacieuses.

Les syndicats sont en alerte

Ainsi, le 23 janvier, une grève générale a touché le service public de l’Education. 20.000 personnes sont descendues dans les rues de 14 villes à travers la Slovénie. Dès la chute de l’ancien premier ministre, Janez Janša, quelques semaines plus tard, les syndicats — rassemblés pour la plupart dans la centrale dirigée par Dušan Semolič, le ZSSS — ont immédiatement publié un programme de redressement. Ils ont ainsi miné la nomination de la nouvelle première ministre Alenka Bratušek, laquelle, en réalité, ne constitue qu’une version à peine édulcorée de la coalition de Janez Janša. À cet égard, les syndicats sont en alerte, mais n’ont pas durci la tendance directement à l’intérieur du mouvement. D’une part parce qu’ils respectent l’autonomie de ce mouvement de contestation, d’autre part à cause des réserves de certaines personnes au sein du mouvement. Je dirais que pour le succès à long terme des revendications socialistes, les syndicats devront être plus impliqués.

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Janez Janša (conservateur) et Borut Pahor (social-démocrate) pris la main dans le pot de confiture.
Photo : Suncan Stone.

7 Lames la Mer : Les concepts de « Peuple » émergent des manifestations, par l’usage de termes tels que « Narod » ou « Ljudstvo ». Comment interpréter cela ?

Gal Kirn : Il faut clarifier l’emploi des termes « Narod » et « Ljudstvo ». Tant sur le plan théorique que sur le plan politique. Certes, le mouvement qui se définit comme celui « du tout-Slovène » n’est pas sans équivoque. En langue slovène, on utilise souvent sans différenciation les termes « Narod », qui signifie « Nation », ou plutôt « nationalité » et celui de « ljudstvo » : le peuple. Si « Narod » renvoie souvent à la Nation slovène, la résurgence du second, « le peuple » en tant que sujet politique, devient de plus en plus pertinent pour comprendre le caractère réellement populaire du soulèvement… mais aussi la grande ambivalence, voire l’unité sans harmonie qui caractérise la Slovénie en tant que Nation.

Un processus politique démocratique

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« Narod » est traversé par des intérêts de classe, et pour cela, il ne doit pas être abandonné à l’hégémonie idéologique de la droite. A cet égard, les Bulgares sont extrêmement préoccupés par le monopole de la droite sur ce terme pendant plus d’une décennie, laissant de ce fait à la gauche une marge de manœuvre politique très restreinte. C’est l’un des enjeux majeurs du combat idéologique : dépasser les déterminismes et donner un sens nouveau aux signifiants qui existent déjà. Pour en revenir au mouvement slovène, on constate que de nombreux projets, programmes ou esquisses de programmes circulent entre différents groupes. C’est un processus politique démocratique : il ne faudrait pas qu’il soit interrompu à la source, au seul prétexte qu’il ne satisfait pas à certaines exigences idéologiques.

7 Lames la Mer : Les manifestants appellent de leurs vœux des « changements révolutionnaires ». D’un autre côté, ils ne semblent pas organisés. Y-a-t-il selon vous un projet de contre-société ou de nouvelle société en construction ?

Gal Kirn : Effectivement, l’organisation est, et demeurera, la question-clef. Tous veulent un renversement de l’élite politique dont certains représentants ont d’ailleurs déjà été contraints à la démission. De très nombreux groupes sont impliqués dans le combat, tels que le Comité pour la démocratie directe, l’Assemblée générale pour le soulèvement tout-Slovène, le Comité pour la justice et la solidarité sociales, le Parti du développement durable, les Femmes pour une autre transition, Protestival, ainsi que des organisations engagées dans la désobéissance civile. Notamment, les syndicats étudiants, d’autres organisations universitaires telles qu’Iskra ou la DPU.

Un pas important de la lutte populaire

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Certains groupes ne veulent pas s’inscrire dans un agenda politique, demeurent dans une perspective morale, et veulent rester de belles âmes, qui ne se « salissent pas les mains » en politique. D’autres s’attachent strictement aux seuls principes de la démocratie directe et insistent sur la lutte « par le bas », sans aucune médiation. Ce n’est que récemment qu’une série d’acteurs, dont le Comité pour la démocratie directe, ainsi que quelques groupes de théoriciens, ont engagé une réflexion pour la création d’un nouveau Parti de gauche, un Parti de gauche slovène, à l’image du parti grec SIRYZA. Il est trop tôt pour parler de l’issue du soulèvement : l’essentiel est qu’il continue, malgré le départ de Janez Janša qui n’est qu’une étape. C’est un pas important de la lutte populaire, qui pourrait rejoindre d’autres combats à la périphérie de l’Union européenne.

7 Lames la Mer : Le schéma autogestionnaire de l’époque socialiste yougoslave visait à combiner une économie de marché contrôlée, la planification et le contrôle par les travailleurs de l’outil de production. Peut-il constituer une inspiration pour la création d’un nouveau modèle socio-économique ?

Gal Kirn : Absolument. Jusque dans la presse dominante, un nouvel espace a ravivé le débat sur le socialisme démocratique. Celui-ci, bien entendu, est perçu tant par la droite que par la gauche comme l’ennemi principal. Mais cela est vrai aussi de groupes impliqués dans le mouvement, qui veulent demeurer neutres, post-idéologiques, et dont certains utilisent l’imagerie du mouvement serbe « OTPOR ! » [1]. L’héritage socialiste est très présent en Slovénie, et pourrait s’avérer une alternative viable. Néanmoins, aucune transition à long terme vers une forme de socialisme démocratique n’aura lieu sans changement au cœur de l’espace européen… Le combat doit donc nécessairement devenir transversal.

7 Lames la Mer : Du fait d’un manque d’organisation, ce mouvement ne risque-t-il pas de bénéficier aux acteurs traditionnels du jeu politique ?

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Gal Kirn : C’est évidemment le piège qui nous est tendu. De plus, Janša n’étant plus là, le pouvoir a désormais lissé son discours, et ne commet plus les erreurs de l’ancien premier ministre. Alors oui, le Gouvernement de transition peut tranquilliser la population, et l’élan révolutionnaire peut ainsi perdre de sa vigueur. Pour l’heure, selon les sondages, les social-démocrate tels que Lukšič et le Président Borut Pahor [2] ont gagné en popularité. Dans ces conditions, en cas d’élections anticipées, il n’y a pas de réponses réelles à la question « pour qui devons-nous voter ». Mais le mouvement est fort.

Le socle d’un Front de libération

Les gens n’ont plus peur de s’organiser, et de réclamer le changement à voix haute. Dès lors, le combat doit se poursuivre à plusieurs niveaux, sans se limiter à la seule glorification de la rue ou à la transition vers un parti politique. A cet égard, une plate-forme combinant ces différentes luttes, en relation avec les syndicats, pourrait être le socle d’un Front de libération, dans l’esprit de celui qui a combattu pendant la Seconde guerre mondiale, et dont nous devons garder à l’esprit tant le nom que l’héritage.

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Notes

[1Mouvement médiatique de « jeunes » Serbes fondé en 1998, « OTPOR ! » est réputé avoir eu un rôle décisif dans la chute du régime de Slobodan Milosevic. Ultra-libéraux et pro-américains, ses membres se sont mis au service des différentes « révolutions de couleur », notamment en Ukraine, en Géorgie et récemment en Tunisie. Contre rémunération, les membres d’« OTPOR ! » fournissent un conseil en « révolution démocratique » et font bénéficier leurs clients de leur réseau social, notamment aux USA. « OTPOR ! » est connu pour avoir popularisé l’image du poing levé, elle-même scannée sur des tracts gauchistes français des années 1970.

[2Social-démocrate, Borut Pahor est, depuis le 22 décembre 2012, Président de la République de Slovénie, après en avoir été le premier ministre du 21 novembre 2008 au 10 février 2012.

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