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Société

Meurtres de SDF : des morts qui nous accusent

13 janvier 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Dignes des plus sanglants faits-divers américains, les assassinats de SDF révèlent la décrépitude morale de notre société.

By Mickaël Aaron Williams.

La mémoire collective garde — pour combien de temps encore ? — le nom de sans-abri illustres, tels que la dionysienne « Ti Quatorze » [1], l’énigmatique « Parle-Pas » ou « Kaf Francisco ». Rendu célèbre par le refrain « Roulé mon zaviron » [2] de Georges Fourcade, ce dernier occupait une place très particulière dans la vie dionysienne. Né esclave, vivant dans le tronc d’un gigantesque pied de Tamarin à l’angle de la rue Millius, Francisco de Dacounias avait, dit-on, reçu de Sarda Garriga lui-même l’autorisation de se rendre, dûment chaussé, aux messes qui rassemblaient la bonne société dans la cathédrale de Saint-Denis. Offices qu’il ne manqua jamais jusqu’à sa mort et au cours desquels, avec l’autorité paradoxale que lui conférait son kass-kassé, il houspillait dames et jeunes filles de la bourgeoisie et de l’aristocratie coloniales, lorsque leurs tenues dévoilaient un peu trop de chair dans la demeure du Seigneur.

De l’oppression esclavagiste à l’exploitation salariale

Sitarane [3], au chemin parsemé d’atrocités et d’actes de sorcellerie, incarne la part d’ombre dont sont porteurs ceux qui errent, craints de ceux qui ont un logis. Le XXe siècle réunionnais a fait de ceux que l’on ne nommait pas encore des "sans domicile fixe" des figures emblématiques, peu nombreuses, inquiétantes ou excentriques, dont il était suggéré qu’elles avaient choisi leur sort. Sans doute l’époque exorcisait-elle l’inquiétude née avec l’abolition, lorsque refusant de travailler sur la terre des maîtres, de nombreux anciens esclaves devinrent itinérants, vivant à la marge d’une société qui entendait les faire passer de l’oppression esclavagiste à l’exploitation salariale.

Si l’histoire de Kaf Francisco est parvenue jusqu’à nous, c’est grâce à la chanson de Georges Fourcade... et aux photos d’André Blay.
Source : Archives départementales de La Réunion.

Le SDF contemporain est, lui, un anonyme. Un personnage frappé d’invisibilité, qui se soustrait aux regards, par crainte d’une violence qui n’est pas seulement celle de la honte et du jugement d’autrui. Il y a six mois, Albert Sibalo, 53 ans, était assassiné et brûlé à Saint-Denis, dans un squat du Boulevard Lancastel. Le 6 Janvier dernier, c’est Auguste Trulès, âgé de plus de 60 ans, qui était retrouvé sans vie dans la cour de l’église Saint-Jacques, où il avait coutume de chercher refuge par temps de pluie. Là encore, l’homme aurait été battu à mort. Dans le sillage de ces assassinats barbares, la parole de ceux que l’on n’entend jamais remonte, à courts filets dans les médias. Et décrit des vies aux allures de calvaires quotidiens, marquées au sceau de la peur et de l’angoisse. Persécutions par des groupes de « jeunes » alcoolisés, racket, terreur, sadisme : en silence, les sans-domicile-fixe de La Réunion subissent quotidiennement des violences, qui restent généralement impunies.

Aux USA : combats de clochards

De manière surprenante, les témoignages recueillis ici évoquent la réalité des sans-abris d’un pays lointain, que l’on aurait imaginée toute autre. « Frappés, brulés, battus à mort » : ce titre d’une étude consacrée à la violence contre les sans-logis menée aux Etats-Unis de 1999 à 2010 pourrait aussi bien décrire la condition des SDF de La Réunion. Une violence qui, en Amérique, a même généré le juteux commerce des vidéos Bumfights (littéralement « combats de clochards »), désormais interdites dans plusieurs Etats américains. Nous n’en sommes — espérons-le — pas là. Mais une question reste posée : comment les rues de La Réunion, qui affiche un taux de criminalité bien en deçà de l’Hexagone et bien inférieur à celui des grandes villes américaines, évoquent-elles les mêmes dangers que ces dernières ?

L’élan vers le pire

Disons-le, au risque de paraître ringard : c’est dans son incapacité contemporaine à créer les réseaux de solidarité qui la caractérisaient, au niveau des quartiers, des communautés religieuses et politiques, que la société réunionnaise confesse la crise morale qui la traverse. Une crise certes nourrie par le déclin économique et son corollaire, le chômage de masse. Mais une crise, on le répète, morale, parce que vidée de son sens du jeu collectif par la société de consommation.
Non, nous ne disons pas que lontan, il faisait bon vivre dans la rue. La société coloniale imposait ses classements sociaux, durs et immuables comme la pierre. Et elle laissait, à dessein, prospérer une pauvreté qui faisait de La Réunion l’un des pays les plus misérables, malades, de la planète. Pourtant, au sein de divers collectifs et comme par confrontation à la rudesse de la nature et de l’ordre social, le Créole avait forgé un sens tranchant de l’entraide, de la solidarité, de la parole donnée ; une réserve, une gravité et une autorité qui empêchaient, par exemple, que l’on erre dans la rue pour battre son semblable. Dann tan lo moune té pov’ mé li té fé pa pitié, dit la chanson peut-être un brin idéaliste...mais qui constate une décomposition qui n’est que trop réelle.
Dans « l’élan vers le pire », aurait dit Cioran, qui nous mène depuis le début des années 1980 dans le mur du modèle américano-européen, nous avons laissé dégrader les codes lentement élaborés par notre société.
Mais l’histoire, comme toujours, se venge...

Un cocktail aux allures de Lannate social

Certains réflexes coloniaux n’ont fait que demeurer : ainsi, la mort d’un créole sans domicile et sans richesse, n’est pas prioritaire aux yeux de la justice et de la police. D’autres se conjuguent à l’humeur idéologique du temps : le vieux paternalisme se retrouve dans la permissivité affichée et l’infantilisation systématique, devenues les seules nourritures spirituelles d’une jeunesse à laquelle on ne souhaite pas enseigner la responsabilité. Le laisser-aller se généralise, tant sur le plan vestimentaire que dans le langage qui bégaie entre le mauvais créole et le français makote. La vénalité, les duplicités fleurissent sur le terreau du chômage où cent clientélisme s’épanouissent. Ajoutons à cela l’idolâtrie des pires modèles et des pires sous-cultures issues du modèle américain, l’imitation de ce qu’il y a de pire en France... Le cocktail a des allures de Lannate social, dans une île en état de sinistre économique, hantée par la peur du déclassement. Le lâche assassinat de deux hommes sans défense fait, une fois encore, les choux gras de certaine presse qui a — Ô combien — sa part de responsabilité dans le déclin généralisé de notre société. Pourtant, sous l’écran de ces pages poisseuses, dans la cacophonie du fait-divers que recouvrira bientôt le rugissement de notre société du spectacle, la voix des morts nous accuse. Pour nous dire qu’il est temps, désormais, de nous reprendre en main, de retrouver le sens du commun et de résister au vide.

Geoffroy Géraud Legros
13 janvier 2013

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

Notes

[1• A lire l’histoire de « Ti Quatorze » : « Ti Katorz », té falé pa kalkil aèl…

[2• A écouter : La chanson de Francisco, de Georges Fourcade, (Takamba)

[3• Lire l’histoire de Sitarane : Zistoir dedan : Sitarane, Simicoundza Simicourba

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