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La Syrie, un domino qui ne tombe pas ?

10 janvier 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Images floues, défaut d’informations fiables, poids des choix diplomatiques français sur le traitement médiatique... L’opinion n’est guère en mesure de se représenter clairement les enjeux du conflit syrien. Alors que les "Printemps arabes" s’avèrent très différents de l’image donnée par les médias, il est plus que jamais nécessaire de comprendre la nouvelle manche du "grand jeu" international qui se joue en Syrie.

Femmes défilant avec le drapeau d’Al-Qaeda au cours d’une manifestation hostile au Président syrien.

Tunisie, Egypte, Libye… L’année 2011 avait été fatale à ces trois régimes laïcs d’Afrique du Nord et, au sens propre, au Colonel Mouammar Kadhafi, battu à mort à Syrte le 20 octobre. Le « Printemps arabe » avait pris de court bon nombre d’observateurs. Passant de la surprise à l’engouement, ils ont souhaité, pour la plupart, y voir l’œuvre d’une nouvelle classe sociale, connectée à Internet et libérale sur les plans sociétal et économique… Pourtant, l’Islam radical, souvent travaillé par l’influence saoudienne, était omniprésent dans les journées de Tunis et du Caire. Pour preuve, en Libye, l’implication d’islamistes armés fut vite confirmée au plus haut niveau : ainsi, le 29 mars 2011, l’Amiral américain, James Stavridis, fit part au Congrès de l’engagement de djihadistes. Aux pouvoirs laïcs, autoritaires et fortement personnalisés, ont succédé en 2012 des régimes mi-policiers (ou militaires) mi-théocratiques, appuyés sur des dispositifs constitutionnels intégrant la Charia.

Syrie : un modèle social en crise

La Syrie va-t-elle suivre le même chemin ? Rassemblant quelques poignées d’individus, les premières manifestations de l’année 2011 dénonçaient un mode de croissance trop inégalitaire. Dès le mois de février, une série de réformes sociales furent donc engagées. Baisse des taxes sur les produits de première nécessité, création d’un fonds national de solidarité, annonce de 67.000 recrutements dans la fonction publique, sanctions envers les fonctionnaires corrompus… Ces nouvelles orientations corrigeaient les conséquences du désengagement de l’Etat, accéléré depuis la proclamation de « l’Economie sociale de Marché » en 2005. Un nouveau train de mesures sociales intervint au mois de mars, incluant des hausses allant de 20 à 30% dans le traitement des fonctionnaires.

Sur le plan politique, Bouthaina Shabaan, conseillère emblématique de la Présidence, affirmait la « légitimité » des revendications économiques. Comme en Afrique du Nord, la revendication sociale a finalement fait office de cheval de Troie des fondamentalistes religieux assez organisés pour capter les mouvements. Mais à l’inverse des scénarios tunisien et égyptien, les opposants au régime syrien ont perdu la bataille d’opinion qui se jouait dans la rue. Face aux manifestations organisées par l’opposition, les pro-Assad ont été capables d’opposer des rassemblements monstres, réunissant jusqu’à un million de personnes dans la capitale. Ponctuées par des attentats et des tirs de snipers, dont les parties adverses se sont réciproquement attribué la responsabilité, les manifestations ont fait place à de véritables affrontements armés.

Capables de percer les blindages

Dans son rapport de mission paru en février 2011, la Ligue arabe mentionnait l’emploi par les opposants d’armes lourdes, modernes, capables de percer les blindages. Un matériel acquis grâce à l’Arabie Saoudite et au Qatar, qui a, à lui seul, procuré à l’opposition syrienne 100 millions de dollars destinés à l’achat d’armements. Les anti-Assad ont de surcroît bénéficié d’appuis diplomatiques de poids dont, en premier lieu, ceux du Royaume-Uni et de la France. L’ancienne puissance coloniale n’a pas ménagé son soutien à l’opposition qui, pour sa part, arbore le drapeau souvent assimilé à la tutelle française sur la Syrie (1920-1946).

Les partisans du Président ont procédé à d’immenses rassemblements.

Côté américain, la diplomatie et les grands intérêts économiques ont réalisé l’agenda souvent évoqué par les think-tank les plus influents, devenus défavorables à Ben Ali et Hosni Moubarak. A l’origine de la disgrâce progressive de ces alliés de longue date, l’emprise croissante développée par leurs familles et leurs proches sur l’économie, aux dépens des multinationales US. Le basculement à l’Est amorcé par les stratégies de développement des pays concernés, Libye en tête, incitait lui aussi les grands pouvoirs de l’Europe et des Etats-Unis à permettre la chute de ces régimes… ou à la déclencher eux-mêmes. Le 2 mars 2011, le Colonel Kadhafi évoquait le remplacement des compagnies pétrolières occidentales par des entreprises russes, chinoises et indiennes. Le 19, l’OTAN bombardait la Libye, en vertu de la Résolution 1973 des Nations Unies censée instaurer une « no fly zone » sur le territoire de la Jamahiriya. L’intervention procura la victoire à la coalition islamo-monarchiste basée à Benghazi, apparue dans le sillage des manifestations du mois de février.

Un pacte datant du Moyen-Age

Au cours des années 2000, l’Egypte avait elle aussi intensifié les échanges avec la Russie et la Chine. Les deux grandes puissances du monde émergent soutiennent aujourd’hui le pouvoir en place à Damas… La Syrie, alliée de premier ordre de la Russie, se trouve désormais au cœur de l’antagonisme entre l’axe USA-Europe et l’alliance eurasienne animée par Moscou et Pékin, qui pourrait émerger dans un monde désormais multipolaire. Dans cette nouvelle manche du « grand jeu », Washington, via ses alliés du Golfe persique, joue très visibement la carte du fondamentalisme musulman. Une vielle tradition stratégique anglo-américaine, mise en œuvre à grande échelle contre le régime afghan et l’Union soviétique dans les années 1980, et demeurée en usage malgré les attentats du 11 Septembre 2001…

Les rebelles libyens, éloignés des bases logistiques et idéologiques des pétromonarchies, avaient attendu la victoire pour déployer pleinement le drapeau noir frappé de la « shahada » (profession de foi), identifié à la mouvance salafiste et à Al Qaeda ; l’étendard flotte librement en Syrie côté « rebelle ». Côté américain, le directeur du Renseignement national (National intelligence) avait confirmé début 2012 la dimension ultra-fondamentaliste du soulèvement. L’Armée syrienne libre (ASL) cite pour sa part le Pacte d’Umar, datant du Moyen-Age, comme modèle de l’Etat islamique qu’elle entend instaurer. L’aspiration au Califat ou, à tout le moins, à une forme d’Etat religieux peut-elle triompher en Syrie ? Le travail idéologique entrepris par l’Arabie Saoudite depuis plusieurs années dans la région a occupé le vide laissé par l’affaiblissement du modèle syrien de redistribution. Il s’adresse aussi à de nombreux sunnites, dont l’élite dominait le pays jusqu’au début des années 1960. Pourtant, le sentiment national forgé dans les années 1970 à 2000 autour d’un Etat centralisé, d’une économie étatisée et d’un système social à l’égalitarisme affirmé paraît prévaloir. Il en va de même au sein des minorités : à entendre les appels génocidaires lancés jour et nuit par les médias favorables à l’ASL qui émettent depuis le Golfe, c’est à bon droit que les minorités Druze, Chrétienne et Alaouite — à laquelle appartient Bachar El Assad ­— craignent un bain de sang en cas de victoire islamiste…

Silence sur l’enlèvement de 13 officiers français

L’implication des puissances étrangères est elle aussi de nature à souder une part décisive de l’opinion autour de la Présidence. En plus des vétérans d’Afghanistan, de Bosnie et de Libye qui combattent pour ainsi dire ouvertement aux côtés de l’ASL, le conflit implique aussi des ressortissants — voire des militaires — issus de pays occidentaux. Le 4 janvier dernier, John Carr, ministre australien des affaires étrangères, a ainsi admis la présence d’une centaine d’Australiens dans les rangs islamistes. Le 5 mars 2012, le « Telegraph », quotidien britannique à grand tirage, révélait la capture par l’armée régulière syrienne de 13 officiers français… « Ni confirmée ni démentie » par le ministère de la Défense, l’information, largement reprise dans la presse mondiale, a reçu peu d’échos en France, où les médias sont traditionnellement liés au pouvoir.

C’est aussi à l’étranger que Damas trouve ses soutiens les plus décisifs. Pris de court dans l’affaire libyenne, le Kremlin a en revanche maintenu un cap diplomatique ferme dès le commencement des évènements. Pour Moscou, une solution politique ne saurait intervenir au prix d’un éclatement du pays ou de l’éviction de Bachar El Assad. Aux prises avec l’islamisme radical dans le Caucase et le terrorisme dans ses grandes villes, alarmée par la pression américaine sur l’Iran, la Russie craint qu’une contagion du conflit syrien à la région entière ne fasse le jeu de la stratégie d’encerclement dont elle estime être la cible. Un sentiment fortement diffusé dans l’opinion russe, largement favorable au Président syrien et à l’intégrité des frontières de la République arabe. Sur le plan stratégique, les orientations russes ont permis depuis 2008 de desserrer l’étau américain et la pression de l’OTAN, suite à la défaite militaire infligée à la Géorgie après l’attaque contre l’Abkhazie et l’Ossétie du sud. Une transition à l’égyptienne ou à la libyenne, fondamentaliste et proaméricaine, redonnerait la main à la stratégie d’encerclement et de « grignotage » menée par les USA vis-à-vis de l’espace soviétique. Cette vision est partagée par les autorités chinoises, confrontées à des groupes fondamentalistes Ouïghours opérant dans le Sin-Kiang.

Le soutien apporté par la Russie à la Syrie et à son Président est demeuré constant.

Plusieurs jours après le discours de Bachar El Assad appelant à un dialogue national et à de nouvelles élections, les deux anciens rivaux de la guerre froide ont convenu d’une rencontre ce 11 janvier, Moscou affirmant d’ores et déjà la nécessité de « reprendre certaines idées formulées par le Président syrien ». Côté français, Laurent Fabius a immédiatement emboîté le pas à la rébellion, condamnant le plan de paix du président en exercice. Une intransigeance qui commence d’être critiquée dans les milieux du renseignement, conscients de la fermeté russe et inquiets de la rupture du lien franco-syrien dans le domaine de la sécurité, où les services syriens ont évité à plusieurs reprises de sanglants attentats. Là encore, le maniement de l’islamisme politique radical dans le jeu international, privilégiée par les Etats-Unis et les Européens tout au long des "révolutions arabes" apparaît au cœur de la question syrienne. La Syrie sera-t-elle le domino qui ne tombe pas ?

Geoffroy Géraud Legros
10 janvier 2013

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

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