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Édito

La Réunion, pays imaginaire

14 avril 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Où se trouvait La Réunion ? Abritait-elle une société ivre de sang, de vice et de brutalité ? C’est la question que se pose, en 2567, un groupe interdisciplinaire de chercheurs. Leur sources : quelques liasses du Journal de l’Île de La Réunion (JIR) et divers fragments qui ont traversé le temps...

Imaginons qu’un scénario à la Jared Diamond — théoricien de « l’effondrement » des sociétés — vienne sanctionner le régime hyper-productiviste contemporain, entraînant donc dans son sillage La Réunion, son économie et sa société.

Imaginons encore qu’à l’instar des cités Mayas abandonnées à la jungle par leurs habitants, les villes réunionnaises soient désertées, et qu’il faille attendre plusieurs siècles pour que des scientifiques venus d’ailleurs se rendent sur les lieux, pour comprendre l’histoire de cette civilisation insulaire disparue.

Imaginons, encore, que, quelques liasses du « JIR » figurent au nombre des rares documents rescapés de la catastrophe. Imaginons, enfin, qu’en un exercice proche de la « micro-histoire » popularisée par Carlo Ginzburg, un panel de savants tente, au travers de la presse d’une semaine de vie réunionnaise, d’établir un tableau social de notre pays durant la 2e décennie du 21e siècle.

Dérive des continents

Les premières interrogations sont d’ordre géographique et géologique : en 2567, année où nos savants explorent son histoire, l’île est située dans l’Océan Indien, à quelques brassées d’une autre île, deux fois plus petite, et à quelques centaines de kilomètres d’une île gigantesque, que les documents identifient sous le nom de Madagascar. Elle est située dans l’ensemble africain, qui comptait près d’un milliard d’habitants avant le Grand effondrement. Comment donc expliquer que les écrits survivants, qui semblent avoir été destinés à des dizaines de milliers de lecteurs, ne mentionnent presque jamais cet environnement ?
La thèse d’une dérive continentale ne pouvant être soutenue en terme de temps géologique, nos chercheurs font face à un mystère : les informations quotidiennes à destination du peuple de l’île parlaient en permanence souvent d’une terre nommée « France », située quasiment à ses Antipodes, détaillant la vie de ses grands hommes, et même, des petits accidents quotidiens de ses habitants. Une jambe cassée dans un village de « France » pouvait parfois être portée à la connaissance des insulaires...

Une peuplade ivre de vice et de sang ?

Référence mythique et obsessionnelle à une lointaine Atlantide ? L’investigation emprunte dès lors le sentier de l’investigation culturelle… et atteint des régions inquiétantes, car, au travers des vénérables feuillets, se dessine le portrait d’une société ivre de sang et de vice… « Fraude », titre un numéro de milieu de semaine ; « prostitution » le lendemain ; « 11 blessés » le jour d’après. Et c’est visiblement en fin de semaine que la peuplade de la petite île se déchaîne, dans une orgie de sang. Une femme « tue le père de son enfant » le samedi ; un fils « égorge sa mère » le lendemain.

Le mystère réunionnais

« Sommes nous en présence d’une société dont la violence constitue le fondement ?  », demande l’anthropologue, qui constate que le crime couvre aussi une part conséquence de la surface utile des journaux — c’est-à-dire, les premières pages. Et de remarquer que les rumeurs, intrigues, faits divers se le disputent à la quasi-pornographie dans une bonne partie de l’espace restant.

« Rien ne l’indique, pourtant », rétorque l’archéologue, qui, sur la base d’une étude de l’urbanisme et du mobilier, ne peut confirmer la thèse d’une société d’ultraviolence. « Au contraire, tout indique que, en comparaison d’autres aires étudiées, La Réunion connaissait une certaine stabilité, malgré des conditions économiques très complexes. Certains fragments nous font penser que le crime y était moins présent que dans la mystérieuse « France », parfois désignée par la formule poétique de « Métropole ».

Le sociologue s’interroge lui aussi : « est-ce donc à dire que les gens de cette île recherchaient cette vision d’eux-mêmes ? Qu’ils désiraient être mis en scène sous un jour défavorable, voire ignoble ? On a retrouvé d’autres éléments écrits, qui laissent penser que les insulaires se qualifiaient régulièrement eux-mêmes de paresseux, d’ivrognes et « d’assistés » — ce dernier terme n’est guère compréhensible. Ce qui est étrange, c’est que les habitants de cette île employaient le langage écrit, l’image, la photographie, une technologie moderne, dépensaient de l’argent et de l’énergie dans le but de s’auto-dénigrer, et de souligner leurs travers au lieu de se valoriser. Les éléments positifs de leur culture et de leur société sont présents dans les matériaux que nous possédons, mais ils sont relégués aux endroits les moins accessibles ».

« Il doit s’agir d’une forme de psychose de masse, axée autour de la haine de soi » assure le psychologue. «  Le phénomène se manifeste dans les groupes aux effectifs réduits, lorsque des leaders animent le sentiment hystérique et la névrose collective. Peut-être le caractère réduit et la forte densité de peuplement de l’île créaient-ils des conditions optimales ? En tout cas, c’est du jamais vu ».

Le linguiste fait remarquer qu’en l’état des connaissances, il est acquis que bon nombre des lecteurs de ces feuilles en lisaient le contenu dans une langue qui n’était pas la leur.

« S’ils payaient pour se faire insulter ou portraiturer sous un jour défavorable, et que cela mobilisait des énergies, c’est donc un mécanisme économique », intervient l’historien. Il ajoute, s’adressant au psychologue « la dépendance dont vous parlez existe bien ; mais elle n’est pas produite dans un cadre cultuel ou sectaire. Elle a sans doute pour but de faire perdurer un ordre économique, et tout d’abord, de faire vendre les feuilles elles-mêmes, que l’on nommait je crois « journaux ». Mais cela ne peut être le seul fond de l’affaire. Peut-être tout cela servait-il à un ordre politique : après tout, une population qui se hait elle-même ne conteste pas ceux qui la dominent. Elle est trop occupée à se détruire. Mais une chose est certaine, c’est qu’à aucun moment, ce peuple n’a formellement exigé d’être dénigré. C’est un processus qui s’est installé, et tout nous laisse croire que ceux qui écrivaient ces pages étaient eux-mêmes persuadés de satisfaire les besoins profonds de leurs lecteurs. Et ils pouvaient en être convaincus, puisqu’ils vendaient leurs journaux. Cela recoupe ce que nous savons par ailleurs du Grand effondrement : ils avaient fait du marché, de la vente et de l’argent leurs seuls lieux de vérité. C’est pour cela qu’ils se sont effondrés… »

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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