Categories

7 au hasard 2 septembre 2014 : 300 millions € de roches sud-africaines pour la nouvelle route du Littoral ? - 30 janvier 2015 : La « Team Reunion » pour le Global Learning X-Prize ! - 15 avril : Ratsitatane, un prince malgache exécuté à l’île Maurice - 16 décembre 2013 : A380 à Maurice...La Réunion reste à terre ? - 17 octobre 2016 : Comment régler deux polémiques avec un seul tee-shirt ! - 23 juillet 2016 : Seul Graham survivra à un accident de voiture - 6 janvier 2014 : Porteurs d’eau, arroseurs et arrosés - 17 mars 2015 : Cimendef... l’histoire jugera. Nou larg pa ! - 5 octobre 2016 : Requin : la famille de Talon Bishop attaque l’Étang-Salé en justice - 4 mars 2016 : Un siècle sépare ces deux photos -

Accueil > Lames de fond > Chroniques de Geoffroy & Nathalie > La Réunion… lé pi a nou ?

La Réunion… lé pi a nou ?

26 septembre 2012
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

D’un côté, les bordmèr envahis par des cases-pieds-dans-l’eau, un patrimoine écrasé, une réserve naturelle marine, un parc national des hauts, les pilons bannis des immeubles, les temples malbars jugés trop bruyants, le maloya « non grata » dans certains bars, les industries réunionnaises soldées au capitalisme international. De l’autre, un champ intellectuel et culturel qui rabâche le fantasme d’un passé authentique et idyllique, jusqu’à en devenir réactionnaire. Et voudrait, au nom de l’identité, priver le pays de son droit au monde et à la modernité. Quand les logiques d’exclusion du dehors rencontrent celles du dedans... « La Réunion lé pi a nou » !

Dans certains immeubles, interdiction d’utiliser le traditionnel pilon, pourtant incontournable dans les cuisines réunionnaises !
Photo 7 Lames la Mer

Tout commence par un souvenir in utero : lo son kalou kont pilon, désormais prohibé dans certains immeubles ! Idem pour les tambours malbars, jugés bruyants, poursuivis puis relaxés. Du bruit à la musique, il n’y a qu’un pas… Un de nos dalons a recensé les bars à musique qui ont blacklisté le maloya. Véridique. Bat’karé bordmèr ? Les villas pieds dans l’eau, certaines datant de la mode « changement d’air », n’ont pas privatisé la plage. Mais de fait, elles en interdisent l’accès, parfois en accaparant carrément une partie de l’espace public. Quant à la réserve naturelle marine, son action est certes bénéfique. Mais elle est construite sur la suspicion envers le pêcheur traditionnel, supposé incapable de gérer sa ressource sans le bâton paternaliste de « laloi ».

Vous êtes avertis !

Bat’karé dans les hauts ? On vous tolère dans le « territoire protégé d’exception, le Parc national de La Réunion et ses "Pitons, cirques et remparts" inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO » [1]. Défense par contre de ramasser un bout de roche sur le sentier. Vous êtes avertis ! Gare au goyavier, une « peste végétale » qui dérange... Traditionnel Pique-nique chemin volcan ? Le parc national le regarde de travers. Mais est indulgent envers les sports à sensation : canyoning, kayak, escalade. « Prendre en compte, le cas échéant, la culture, les modes de vie traditionnels, les activités et les besoins des communautés d’habitants vivant dans le coeur du parc (…). » Ainsi sont désignés les Réunionnais qui vivent, le « cas échéant » (sic !), dans le désormais « musée naturel » et auxquels on promet « la recherche de solutions alternatives ». Eleveurs, commerçants, planteurs et habitants n’ont apprécié ni le discours ni le durcissement de la réglementation et l’ont fait savoir.

Dans le « territoire protégé d’exception du Parc national de La Réunion », le goyavier « peste végétale » ?

Jusque dans nos assiettes…

Une logique néocoloniale est-elle en train de s’imposer ? Un processus qui, sous couvert de biodiversité, déposséderait habitants, acteurs et décideurs locaux de leurs prérogatives (territoires et ressources) au profit d’intérêts nationaux et de multinationales du tourisme ou de l’industrie pharmaceutique ? Souvenons-nous des Chagos [2] : un document militaire britannique, révélé par Wikileaks, rapportait que la création d’une zone maritime protégée préserverait d’abord... la base militaire de Diego Garcia, au détriment des Chagossiens exilés depuis près d’un demi-siècle.

Espace restreint jusque dans nos assiettes. Au restaurant : petite boule de riz modèle « igloo pour fourmi » à la place du généreux piton. Le piman krazé « pas trop fort » : il faut être touristiquement compatible ! Le message est clair : réformez votre palais et vos papilles. Mé lo gou La Réunion oté ! Bientôt réduit à la po tomate dann fon pilon ?

350 ans d’exception réunionnaise

Le néocolonialisme a vite fait de se parer des vêtements d’un « tous égaux » ou certains sont plus égaux que d’autres, d’une « modernité » qui veut remplacer l’endémique par l’importé, voire d’un métissage ­— biologique — qui, au fond, laisse intouchées les barrières sociales. A l’autre versant, bruyamment nostalgique et discrètement raciste, le rêve d’une pureté originelle contredit 350 années d’exception réunionnaise : une mécanique de création collective unique, dont sont issues des musiques, une gastronomie, une spiritualité, une langue et — on l’oublie trop souvent — une littérature aux déclinaisons multiples et riches. Souvent, les deux travers se télescopent. Quand le nouveau venu va nu-pied pour être authentique, là où le Créole tient plus que tout à son soulié dan’ pié. Quand le bal maloya dérive en rave-party pour public makote sous « effet » chimique. Lorsque le Réunionnais, nécessairement descendant d’immigrés, peint « déor » sur les murs. Lorsque l’on dresse, au nom du tan lontan, des barricades sur le tracé d’une route ou d’un train, là où le ti kolon d’autrefois souffrait le martyre pour son somin galizé et conquérait sa dignité de travailleur en devenant ouvrier ou cheminot.

Une réserve naturelle marine, certes bénéfique, mais construite sur la suspicion envers le pêcheur traditionnel, supposé incapable de gérer sa ressource sans le bâton paternaliste de « laloi ».

Touriste de sa propre identité ?

Symptôme : certaines expressions sont autant décriées par les promoteurs de la culture « underground » que par ceux de l’authenticité. Ainsi, le mépris du séga affiché par ces derniers trouve un écho involontaire chez… « BuzBuz », magazine (gratuit) des bobos péi — assez bien réalisé sur le plan graphique — selon lequel ce genre musical ne survivrait que dans les thés dansants du 3e âge créole. On mesure la distance avec La Réunion réelle où le séga est dans toutes les kaz… Quel chemin pour le Réunionnais à qui l’on ordonne, soit de renoncer au développement, soit de se dissoudre dans le tourbillon du cosmopolitisme ? Réduit au rôle de touriste de sa propre identité ou d’« attraction locale » ? Seul exclu de l’universalité proclamée de ses montagnes, de sa musique, de sa mer ? Ou condamné, au nom d’un humanisme gnangnan pas si bien intentionné que cela, à n’être qu’un perpétuel déraciné flottant dans le superficiel ? Le Réunionnais quel qu’il soit,« tortiyé kaf yab malbar - sinoi zarab zorèy komor » chanté par Danyèl Waro, aurait des raisons de se sentir dépossédé. Par ceux qui, pour exclure, nient la créolisation toujours en marche, comme par ceux qui l’invoquent pour mieux s’en tenir à l’écart.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
26 septembre 2012

« La Réunion lé pi a nou », Ousanousava.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter