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Société

Grand raid : retrouver le sens commun

22 octobre 2012
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Cette semaine, nous ferons figures de trouble-fête, dans le grand concert convenu de louanges qui précède, accompagne et suit le Grand Raid. Car il nous semble que l’on perd sérieusement le sens de la mesure dans l’île à « grand spectacle » dont le moteur économique carbure à l’adrénaline et au sensationnel. « La Redoute ou la mort » : le slogan aperçu sur la ligne de départ du Grand Raid a pris quelques heures plus tard un sens tragique. Le système dévoile ainsi ses limites et ses dérives.

Fous au départ, survivants à l’arrivée : les participants à la course du Grand Raid sont les nouveaux héros. Ceux qui sont contraints à l’abandon ne sont pas en reste : leurs souffrances utiles témoignent de la grandeur de l’exploit des « survivants ».
« Aventure humaine » mêlant sport, nature, solidarité, bons sentiments et business, le Grand Raid est porté par une armée de bénévoles (à tel point que l’organisation ne peut absorber tous les candidats au bénévolat), authentique manne dont rêverait un secteur associatif réunionnais souvent moribond. La renommée internationale a paré cette manifestation de toutes les vertus. C’est désormais une puissante machine économique, qu’un cyclone en avance sur la saison ou un faux pas fatal ne peuvent dévier de sa route. Mais la véritable force de l’institution est d’avoir intégré à son concept les « risques du métier », comme d’autres font des « aléas du direct » une marque de fabrique et une promesse de grand frisson. Ainsi le vocabulaire récurrent attaché au concept est explicite : extrême, aventure, épuisement, dépassement, exploit, émotion, défi, passion, ferveur, délivrance, gloire. Même démesure côté adjectifs : intense, méritant, courageux, fou, survivant. Les verbes utilisés tant par les media que par les participants tournent en boucle : se surpasser, vaincre.

Mieux vaut être une poule…

Dans une société aux repères troublés, soudain une parenthèse s’ouvre donc où les barrières sociales, générationnelles, culturelles, économiques semblent miraculeusement abolies : l’homme face à la nature, l’homme face à lui-même. Humanisme de façade ? Lorsque la mort survient au détour d’un sentier, l’organisation proclame dans une certaine confusion : « show must go on ». Le comble de l’inconséquence (ou du mauvais goût ?) vient presque 24 heures plus tard lorsque, sur la fiche internet du défunt dossard 437, est ajoutée la mention : « Marla, 19 octobre, 23h16, abandon ». Plusieurs heures après l’annonce de sa mort, Thierry Delaprez, qui a chuté dans un ravin de 30 mètres au col des Fourches, est ainsi recensé parmi les « abandons »… La popularité grandissante et jamais démentie de l’événement « Grand Raid » le place de fait dans une position qui rend toute attaque suspecte. Avoir l’air de critiquer devient politiquement incorrect car il semblerait que pour pouvoir en parler, il faut « savoir ce que c’est pour l’avoir déjà fait » (lu sur un forum social). Un raisonnement comparable à celui qui veut que pour juger de la qualité d’un œuf, il faut être une poule.
Le dépassement de soi et l’engouement collectif : c’est ce que revendiquent les sports dits « de l’extrême », auxquels des opérations de marketing réussies ont voué notre île au cours des deux dernières décennies. Canyonings, ULM, parapentes, escalades, activités nautiques, courses… Ces activités dépassent désormais nettement le champ du sport ou du divertissement. Avec l’essor des médias de masse, elles composent, au côté des festivals de toutes sortes [1], la figure imposée de « l’île intense » ou « à grand spectacle ».

Société du spectacle

Quelle autre société accorde donc une place si disproportionnée à des concerts ou à des compétitions sportives ? Les évènementiels, Sakifo en tête, ne cessent de squatter l’espace public que lorsque l’on débat passionnément des pataugements d’un Didier Dérand, du surf ou des requins. Mais tout ceci n’est rien, en comparaison du sacro-Saint Grand Raid qui, comme l’écrivait samedi Yves Mont-Rouge, prend désormais une dimension quasi-mystique. Le Grand Raid est au sport ce que le Sakifo est à la musique : l’événement central qu’il est de rigueur de trouver indispensable, qui est régulièrement « sauvé » par la mobilisation des adeptes et des organisateurs, et dont on admet qu’il doit, presque minute par minute, focaliser l’attention de tout un pays. Et cela fonctionne. Serait-ce parce que notre société, qui concentre encore nombre des contradictions sociales de ce que l’on appelle le Tiers-Monde, recherche l’oubli dans l’adrénaline, ou l’étourdissement dans la musique ? Ou est-ce parce que l’image déformée d’une île faite d’une suite sans fin de spectacles, d’exploits et de loisirs, recouvre l’île réelle ?

Cynisme et sensation

Mais la société du spectacle est, elle aussi, en crise. Crise non pas économique, mais morale, perceptible malgré l’enthousiasme qui entoure le Grand Raid. Car enfin, il y a eu mort d’homme. Le refus d’interrompre la course après la terrible annonce a choqué, à commencer par les auteurs de cet article. Il faut, la première émotion passée, entendre ceux qui expliquent que cela aurait sans doute créé plus de risques encore. Sans doute ont-il raison. Reste que l’on a fait de la mort d’un homme un épisode qui n’a (sic) que « partiellement endeuillé » le Raid. Reste que le cynisme de propos tels qu’« on ne peut pas mettre un gendarme derrière chaque coureur » ou « il n’y a pas de risque zéro » montre que la machine à sensation a pris le pas sur la dimension humaine. Il est donc grand temps de se reprendre. Le Raid est une belle course, mais n’est qu’une course. Elle restera belle si elle parvient à s’extraire du mythe du surhomme, d’une démesure médiatique et d’un rapport au fric qui ont fini par l’écarter du sens commun.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
22 octobre 2012

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

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