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Cause des femmes ?

Femenisme et féminisme

3 mars 2013
Geoffroy Géraud Legros
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A qui s’adresse le message des FEMEN, ces activistes topless qui occupent le devant de la scène médiatique ? Qu’apporte ce féminisme de spectacle, qui évacue la revendication sociale ?

Affiche de FEMEN Allemagne contre « l’industrie du sexe ». Un usage plus qu’ambigu des symboles politiques et de l’imagerie pornographique.

Nombre d’athées — et non des moindres — affectionnent les lieux sacrés. Certains y perdent d’ailleurs leur mécréance : on sait l’histoire de Paul Claudel, venu en rationaliste sardonique ricaner à Vêpres, derrière le désormais fameux deuxième pilier de Notre-Dame-de-Paris. On connaît la suite : « mon cœur fut touché, et je crus ». Autres temps, autres mœurs : la mode est aujourd’hui aux « prières » punk et défilés dépoitraillés au sein même — si j’ose dire — des édifices religieux. Le cœur y est moins impliqué que d’autres parties de l’anatomie, comme le montrent les manifestations de « FEMEN », le désormais célèbre groupuscule ukrainien. 126 ans après le ravissement de Claudel, ces dernières s’en sont venues, à moitié dénudées, fêter la démission de Benoît XVI dans la cathédrale de Paris. Quelques tétons qui ont suffi à déclencher le choeur des Tartuffes : la légion des bien-pensants parisiens, hier engagée pour les « Pussy Riot », a fait bloc pour condamner l’effeuillage FEMEN. Pussy si ! Nichon no ! Il est bien difficile de suivre la dialectique des anciens et nouveaux guévaristes de Saint-Germain-des-Prés… Notons, au passage, que ces belles âmes, adeptes de libérations en tous genres, ne s’émeuvent guère de vivre dans une société saturée de sexisme et de pornographie…

Actes controversés

Les FEMEN ont, elles, réussi leur coup. Huit filles aux torses nus et peinturlurés, criant des slogans en direction d’un Pape qui n’était déjà même plus sur le Trône, sont parvenues à occuper l’espace médiatique. Mais il est vrai que, dans l’Hexagone comme ici, la presse n’est jamais tant intéressée que par le non-évènement… Ce n’est donc pas cet exercice de promotion, inepte sur le plan politique et difficilement défendable — les croyants ont tout de même le droit de prier en paix — qui m’a porté à consacrer ces lignes aux Femen. Ce qui m’interpelle, comme on dit, c’est la rapidité avec laquelle des groupuscules de ce type — FEMEN, Pussy Riot et quelques autres — occupent d’ores et déjà une part d’espace public que le féminisme historique, inscrit dans une démarche de transformation sociale, n’a jamais obtenue. FEMEN, au commencement, était un mouvement de jeunes ukrainiennes mobilisées contre la prostitution et, plus particulièrement, contre les enlèvements de jeunes filles, devenus fréquents dans le pays après la désagrégation de l’Union soviétique. Dans le sillage de la Révolution orange, FEMEN a rejoint la nuée des mouvements « sociétaux » pro-occidentaux, acteurs mineurs mais néanmoins visibles de la lutte d’influence qui oppose les puissances émergentes à ce que Barack Obama nommait « l’axe américano-européen ». Les militantes de FEMEN-Ukraine disposent ainsi de cartes de presse (Associated press), et seraient payées parfois 1000 euros la journée pour leurs « happenings », sans que l’on sache exactement d’où proviennent ces subsides.

Anti-russe, FEMEN a ainsi lancé l’une de ses militantes mi-dénudée contre le patriarche de l’Eglise orthodoxe, qu’elle appelait au passage à « tuer ». Le collectif est à l’origine d’autres actes controversés, tels que la destruction à la tronçonneuse d’un monument à la mémoire des victimes du stalinisme. Il s’avère que l’auteure de cet acte s’était trompée : elle souhaitait en réalité détruire un mémorial orthodoxe… Hors l’Ukraine, FEMEN apparaît déconnecté de la sphère sociale : son mot d’ordre « nudité, combat, libération » s’adresse plus aux classes moyennes supérieures qu’aux rudes problèmes des inégalités salariales, du chômage, de la précarité, fléaux sociaux dont les femmes sont les premières victimes. En réalité, le militantisme de FEMEN se limite en tout et pour tout à un répertoire d’actions — être partiellement nue — et à du bruit, l’objectif étant d’en faire le plus possible afin de se faire embarquer par la police. Rébellion de pacotille : il y a belle lurette que montrer ses seins ou ses fesses n’a plus rien de transgressif. Des publicités pour les bagnoles, le chocolat ou les produits bancaires, de Houellebecq à Gérard de Villiers, la chair est aujourd’hui un vecteur majeur des stratégies commerciales et de la communication.

Pas de défilés pour les grosses...

La posture est, elle, en revanche, à l’opposé d’un militantisme par la base : c’est qu’il faut être sacrément bien insérée dans la société pour se permettre des balades à poil. D’autant plus que des canons assez stricts semblent dicter le choix des manifestantes : « Nous avons été critiquées par l’Ukraine, pour avoir fait défiler de grosses filles » déclarait récemment Bruna Themis, ex numéro 2 de FEMEN-Brésil au média « Opera Mundi ». On nous a dit : ce n’est pas bon pour le mouvement de mettre en avant des filles en surpoids » ajoute-t-elle, après avoir brossé un portrait surréaliste de Sara Winter, dirigeante de FEMEN et « admiratrice d’Adolf Hitler... » [1]

Une discrète brutalité sociale

Il y a quelques semaines, FEMEN défilait dans un « quartier musulman de Paris » — c’est ainsi que les organisatrices nomment la Goutte-d’Or (18e arrondissement). But : exhorter lesdites musulmanes à se libérer, toujours par la nudité, des pesanteurs de l’Islam. Plusieurs observateurs l’ont affirmé : certaines manifestantes défilant derrière les habituelles leadeures ukrainiennes étaient venues, des « quartiers voisins ». On pourrait dire en termes un peu plus crus : les Marisol, Emma et Justine du beau 18e ont traversé le Boulevard-Barbès pour s’en aller parader la poitrine découverte devant celles qui leur servent de baby-sitters, de repasseuses, de femmes de ménage, ou sont les épouses de leurs plombiers, livreurs, marchands de primeurs etc… « Femme, ma soeur, libère-toi » annonce le défilé. Mais on entend un autre message : voilà ce que, moi, je puis me permettre et qu’il m’est permis de t’infliger… puisque demain, tu seras toujours ouvrière et moi, toujours privilégiée. Une discrète brutalité préside à ce spectacle provoqué : pénétration des corps typés mannequin, tout en angles et en blondeur, dans la masse brune des chairs couvertes. Couvertes par des vêtements, qui ne sont pas seulement les voiles-de-l’oppression-patriarcale dont les avant-gardes bourgeoises veulent libérer les masses, mais peut-être simplement, protection de soi contre l’agression permanente de la pornographie ambiante et de la marchandisation des corps. Vous avez dit féminisme ?

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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