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Société

Done zorèy travay ?

7 février 2013
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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« Toutes les dispositions seront prises pour faciliter votre intégration sur La Réunion », assure une annonce internet pour un poste de DRH. Avis aux candidats au dépaysement : on n’est pas loin de vous dérouler le tapis rouge sur l’île de La Réunion ! « Rémunération majorée de 40 % (sic) d’indemnité outre-mer et prise en charge du billet d’avion » précise un chasseur de têtes du secteur médical. Une agence de la place n’hésite pas pour sa part à promettre le soleil de La Réunion aux candidats lot koté la mèr. « Maladresse » admise par l’auteur de l’annonce mais suivie depuis par d’autres. Ainsi, un salon de coiffure appâte : « venez travailler sous le soleil de La Réunion » ! Doit-on pour autant s’en tenir à ces constats, comme semble y inviter le titre de cet article, volontairement provocateur ? La question nous semble plus complexe. Le lecteur jugera...

La gouyave de France, espèce menacée ? Il y a deux ans, le Parc national des Hauts [1] provoquait un tollé lors de l’embauche de gardes-moniteurs : sur 17 recrutés, un seul Réunionnais ! Face à ce déséquilibre flagrant, le conseil général s’était même fendu d’une motion soulignant « la spécificité du contexte local et la nécessaire maitrise de l’environnement géographique, culturel et social des populations et secteurs couverts par le Parc national », et plaidant pour l’emploi des jeunes Réunionnais. Pour sillonner les « Pitons, cirques et remparts » et saisir l’intimité des traditions populaires, il semblait légitime qu’une connaissance du contexte historique, social et économique, et une maîtrise des subtilités de la langue créole soient considérées comme des critères favorables aux 700 Réunionnais candidats. Mais non… Quant au recrutement d’une directrice réunionnaise, il n’a pas suffi à donner l’illusion de l’équilibre dans ce marché de dupes. Des exemples de ce genre, notre actualité en regorge.

BUMIDOM-CNARM-ANT : mobilité à sens unique

Préférence régionale, discrimination positive, créolisation des cadres. Toutes les terminologies aboutissent à la traditionnelle impasse « zorèy-kréol ». Ce débat en écran de fumée permet au courant assimilationniste de soulever l’accusation de racisme pour faire diversion et confiner le problème de fond dans le « non-dit ». Le problème de fond n’est autre que le statut de l’île, devant lequel on brandit la menace du largage quitte à renoncer, dans une île rongée par le chômage, à la légitime revendication du « done kréol travay ». Le cercle est vicieux... On n’embauche peu localement surtout aux postes à responsabilités ; quand on ne contraint pas les Réunionnais à l’exil (ordonnance Debré, déportation d’enfants réunionnais pour « repeupler » la Creuse), c’est pour les inciter massivement à s’expatrier — BUMIDOM, CNARM, ANT — au nom d’une mobilité à sens unique avec peu de retours au pays ; ceux qui réclament l’embauche locale sont taxés de racisme et le statu quo ainsi maintenu ne peut, en aucun cas, apporter de solution au chômage et au développement de l’île. Finalement, passer pour racistes aux yeux de ceux qui entretiennent le statu quo vaut mieux que de ne pas oser poser le problème réel : en situation postcoloniale, « La Réunion, c’est l’Eldorado », dixit un fonctionnaire de passage. Et quid du Réunionnais ?

Nou lé français oui ou non ?

Il y a pourtant beau temps que la priorité réunionnaise fait consensus en politique. La candidate Ségolène Royale prônait le « recrutement local » à La Réunion. Position solennellement reprise par Nicolas Sarkozy lors du Conseil interministériel de l’Outremer (CIOM) tenu il y a trois ans. Même écho du côté de François Hollande et de Marine Le Pen… Seuls, Jean-Luc Mélenchon et Lutte Ouvrière affichent une hostilité de principe. A La Réunion, les communistes, longtemps seuls favorables à l’embauche prioritaire, sont désormais suivis par les socialistes et l’UMP, dont le dirigeant Didier Robert plaide pour la « régionalisation de l’emploi ». Dans les cortèges de la CGTR, les « done kréol travay » qui faisaient enrager les bien-pensants côtoient désormais l’apaisant « nou lé français oui ou non ? ».

Inaction, démagogie, confusion…

Mais aucun acteur politique hexagonal ou local n’a traduit en actes le fatras de paroles et d’écrits favorables au recrutement local. Les partisans de la préférence peinent d’ailleurs eux-mêmes à définir une ligne claire. Conséquence : à côté des initiatives syndicales, marquées par une culture de fraternité entre les travailleurs, naissent des campagnes sporadiques. Mots d’ordre : « ôte-toi-de-là-que-je-m’y-mette »… ou démagogie confuse, qui cible parfois le fonctionnaire et parfois l’ouvrier immigré. Et crie, d’ailleurs, plus fort contre l’ouvrier : c’est plus facile. Même flou sur le mode opératoire. On échafaude des mesures transitoires, qui ne tiendront pas deux secondes face au droit européen. Autre trouvaille : définir le Réunionnais en mesurant le lien « matériel et moral » avec l’île. Comprenne qui pourra. Et que dire du critère du lieu de naissance, qui exclut les enfants des travailleurs réunionnais nés en France...

Le créole dans les oreilles

Que d’encre et de langue de bois, par manque de courage politique [2] ! Car, que l’on ne nous raconte pas d’histoire : la mesure de la réunionnité est, sans jeux de mots, dans nos oreilles. « Langaz la mayé, la fé Rénioné », lance le maloya qui sonne juste parce qu’affranchi du verbiage politicard. Notre pays est à large majorité créolophone. Enseignants, magistrats, agents du secteur social, de la santé et de l’environnement, ne devraient-ils pas pleinement entendre, comprendre le peuple auquel ils s’adressent, et pouvoir s’en faire entendre et comprendre ? La revendication semble aller de soi. Ne peut-on dès lors imaginer un examen ou un entretien [3] , applicable à tous, validant ces compétences ? Un examen loyal qui ne soit pas un instrument de domination déguisée, et permette à ceux qui désirent appartenir à ce monde d’y entrer véritablement, sans écorcher ni zorèy ni kréol. Car, si personne ne peut prétendre débarquer ici en maître, nul ne peut proclamer d’exclusion arbitraire et affirmer à son profit que la création du peuple réunionnais est achevée. Encore faut-il oser poser la question sur le plan politique… Kisa la di la lang na poin le zo ?

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1• A lire à ce sujet : « Parc national : park pa nou ! »

[2De même, le recrutement local n’est nullement un tabou aujourd’hui. Il est ouvertement envisagé par la Constitution (article 74), dans le cadre des collectivités d’Outremer à statut autonome. Est-ce pour éviter à tout prix d’aborder ce concept que l’on s’entête, vainement, à mettre la charrue de la préférence avant les bœufs du statut ?

[3L’idée d’une telle procédure a été envisagée par Eric Doligé, sénateur de l’Hexagone, (Loiret) dans un rapport de 2009 consacré à la situation de l’Outremer. Pourquoi a-t-elle reçu si peu d’écho ? Sans doute parce que M. Doligé est à droite, soit à l’opposé d’à-peu-près tout ce qui milite pour la langue et l’identité réunionnaises. De fait, La Réunion étant en situation postcoloniale, celui qui pense en Réunionnais penche et pense naturellement bien plus souvent à gauche. Mais le penchant doit-il devenir posture ? Ou est-ce, finalement, la volonté politique qui fait défaut ?

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