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Créolophobie… kant brouyar i lève !

4 septembre 2012
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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« Mon koeur i galope dann santié kabri… » Bèzman dan la kour Patel pour ce poème d’Axel Gauvin, destiné à la plaque UNESCO du Parc National des Hauts. Choix critiqué tant pour l’utilisation du créole que pour la graphie — personne n’ayant osé décrier la qualité du texte.

Bref, un condensé de la créolophobie dont souffre notre île et qui s’exprime sans complexe…

Tiraillée entre le modèle occidental — incarné par le syndrome de la gouyave de France et un assimilationnisme prononcé — et une culture créole objet de toutes les récupérations, la société réunionnaise voit ses valeurs converties en publicité, folklore, tourisme, commerce. Soda (pomme !) « Maloya », pubs en créole makote, tee-shirts racistes sous prétexte d’humour, industries péi bradées aux requins de la mondialisation… Une île nourrie-gavée à la tarte du métissage, étranglée par les clichés doudouïstes de « terre miraculeuse de l’entente des peuples », collet-serré par des importations à 70% issues de l’Europe distante de 10.000 kilomètres, jugulée par le chômage.

Automutilation et paternalisme

« Le travail est un vilain défaut, mais ça se soigne », « Se reposer et pas trop travailler, c’est la santé » ironisent des tee-shirts montrant un Créole « bon teint » dans un hamac, entre rhum arrangé et cadavres de dodo. « Je suis blanc et, de toute façon, ici c’est des nègres et toutes des p... » claironne un enseignant aux mains baladeuses : c’est « l’affaire Copy ». « La langue créole est un frein au développement de l’enfant (…). Le créole est inutile » affirme Didier Robert sur France Inter. Et on n’oubliera pas le « patois sympathique » et le « kréol KK ». 2008 : un principal interdit à des collégiens de koz kréol face à une caméra de TV. 2009 : un supérieur intime par écrit à un enseignant de ne plus utiliser le créole en classe et Gérald de Palmas raconte, à la télé française, la fable de l’esclavage doux à Bourbon ! 2010 : un rapport de l’IRT stigmatise « les jeunes, les cafres, les habitants du Port et du Chaudron ». Un temple Malbar du Sud est poursuivi pour nuisances sonores, puis relaxé. 2011 : la Protection Judiciaire de la Jeunesse, service d’Etat, bannit le créole des réunions institutionnelles, circulaire à l’appui. 2012 : un proviseur interrompt le cours en créole d’une stagiaire tandis qu’un blog étiqueté « 974 », titre : « Les Réunionnais sont des attardés mentaux » !

Une carte postale qui symbolise bien le syndrome de la gouyave de France.

Mèt ankor, la pa asé ? Le dénigrement est de mise. Son pendant, non moins paternaliste, c’est le folklorisme. Au centre, il y a l’automutilation, par laquelle de nombreux Réunionnais renient et caricaturent leur culture, parfois en croyant l’exalter. Question : le rêve du « vieu gramoune Picard devan volkan » [1] est-il en passe de virer au cauchemar ?

Dolo si fèy sonz

Plusieurs évènements, dont l’affaire « Copy », ont donné lieu à des mobilisations… qui n’ont pas reçu l’adhésion méritée. D’où vient le peu d’attention portée à ce malaise dans la civilisation réunionnaise ? On ferait fausse route en attribuant aux acteurs de notre société (médias, politiques, associatifs, religieux, etc.) une complaisance volontaire et systématique envers les discriminations en tous genres. On aurait tort de chercher dans le cliché — clairement colonialiste — de la passivité supposée du Réunionnais, les raisons de cette apparente apathie. Si les expressions d’un rejet, à La Réunion, de ce qui est Réunionnais, glissent sur les consciences comme dolo si fèy sonz, c’est sans doute parce que nous n’en voyons pas clairement les causes. Mais aussi, et c’est tant mieux, parce que les esprits d’aujourd’hui répugnent au simplisme. Ainsi, le schéma du conflit Zorey-Kréol, plaqué par des publicistes peu scrupuleux sur toutes les contradictions réunionnaises, ne fait plus recette. Car si des attitudes racistes et colonialistes persistent côté « métro », chacun sent bien que le fond du problème est ailleurs. Avec le racisme « classique » d’un Copy cohabite une créolophobie ordinaire, dont le Réunionnais lui-même est souvent l’artisan.

Pas besoin de Zorey pour dire créole KK, ou réclamer à l’UNESCO la censure d’un texte en créole. Et au colon tueur de requins qui se proclame « saigneur des mers », répondent ceux qui décrètent qu’il est écrit, de toute éternité, que le Créole tourne le dos à l’océan, que nous sommes captifs du passé et n’avons, nous, pas droit à la mer… Ce sont des compatriotes « pur sucre », qui fabriquent, trouvent « drôles » ces innombrables tee-shirts montrant le Créole sous les traits d’un paresseux, alcoolique, drogué, taré et makote. Pas de quoi en faire un plat, disent-ils. Mais les Africains se portraiturent-ils en Yabon Banania ? Japonais et Chinois rient-ils d’eux-mêmes en agents du péril jaune ? Voit-on en Israël des tee-shirts antisémites ? Trouve-t-on, ailleurs, des gens tant enragés à minorer leur propre culture et à nier leur langue ? Créolophobie : la volonté de rapetissement du colon ne serait rien et ne serait pas, sans le consentement du colonisé.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
4 septembre 2012

• Lire aussi : :
- « Langue et origines, Bienvenue chez les Picards »
- « 21 février, Journée internationale de la langue maternelle, Langue créole : derrière le Rideau de cannes »

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1« Mon koeur i galope dann santié kabri i grinpe dessu Taïbit.
Lu assiz en roi dann la Kavérne Decotte.
Ala mon lodeur brande, kank brouyar i lève,
Kank la kloche Boi-d’ranpar i sonne pa po la mor
Kank vieu gramoune Picard devan volkan i rève ».

Axel Gauvin

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