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Tribune Libre

Créolie, culture et identité

5 mars 2013
Pierrot Vidot
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Contexte socioculturel et société politique... Le paysage culturel réunionnais est marqué par le passé colonial de l’île. Son peuplement est né de la volonté commerçante de la Compagnie des Indes orientales et de toutes les autorités (royale, impériale, républicaine) qui lui ont succédé.

Jean Albany a chanté : « Mon île était le Monde et je dois y mourir. » Le Réunionnais lui répond en écho : « Mon île est le Monde et je veux y vivre. »
Photo : 7 Lames la Mer

Les événements liés aux « engagés » et à l’esclavage, notamment son abolition et l’émancipation des esclaves, ont inspiré très fortement la chronique orale, le folklore et les expressions culturelles modernes.

Cependant à La Réunion, ces expressions culturelles ne sont pas le fait exclusif des descendants d’esclaves ou d’engagés, elles représentent un fonds commun diversement approprié par les diverses composantes ethnoculturelles, que l’on retrouve tant dans la poésie, la musique et les croyances religieuses que dans la cuisine : Une manière d’être et de vivre.

En revanche, l’assimilation départementaliste [1], simple technique administrative de gestion du territoire, amenée au rang de doctrine politique (depuis 1946), a porté atteinte à ce métissage culturel en pleine gestation. Par réaction, la recherche de l’identité culturelle réunionnaise qui en est résultée, s’est fait plus militante. Orientée pour certains vers les sources et les origines ethniques et religieuses ; pour d’autres, c’est le développement du métissage physique qui devait les conduire tout naturellement à un métissage culturel.

La culture réunionnaise d’expression française, seul accès à la culture universelle, a disposé des moyens liés au statut de la langue française, langue de l’éducation. Ce n’est que récemment que la culture réunionnaise d’expression créole a disposé de moyens importants pour son développement. En 1982, le gouvernement socialiste et la politique culturelle volontariste du ministère de la Culture, lui ont apporté les moyens financiers et humains qui lui manquaient. Depuis lors, les mouvements culturels ont fleuri.

Culture et identité

La recherche identitaire dans ce florilège culturel se définit sous plusieurs aspects. Certains estiment que pour promouvoir la « Réunionnité », l’apport français doit rester minimal. Les racines indiennes, africaines et autres devant s’affirmer par ailleurs.
D’autres soutiennent que cette identité propre à l’île implique un métissage qui privilégie le tronc commun culturel français.
D’autres encore sont partisans d’une symbiose originale multiculturelle : la « Créolie », intégrant les expressions des cultures de toutes origines, la culture et la langue françaises également. Cette option est celle de l’auteur de ce document.
La réalité est cependant plus complexe et en perpétuelle mouvance. Les opinions exprimées correspondent plus à des tendances qu’à des mouvements dynamisés et structurés au sein du milieu culturel réunionnais.
Dans le contexte institutionnel de libre expression à La Réunion, ces différences catégorielles se livrent compétition. Trop longtemps sevré de lieux culturels, et d’acteurs compétents pour les animer, le public est impatient : il est en demande…

Public es-tu Réunionnais ?

Cette situation, dans la relation « public-acteur culturel » amoindrit le jugement et le sens critique du public. Les médias négligeant depuis toujours les expressions culturelles et artistiques [2], la production culturelle cède à la tentation de plaire au plus grand nombre pour se rallier le public le plus large, constitué pour la plupart de non-initiés.

C’est ainsi qu’une dérive « populiste » menace le contexte culturel réunionnais. Lorsque l’importance de ce public et son appartenance ethnoculturelle concordent, les choses se compliquent encore.

Depuis un certain temps, le changement s’opère, mais les amalgames socio-politico-ethniques n’en sont pas moins pernicieux pour une expression culturelle métisse authentique.

Pour certains, c’est le développement du métissage physique qui devait les conduire tout naturellement à un métissage culturel.
Dans la caverne... avec l’enfant mulatre. Lithographie extraite du livre "Les marrons" de Louis Timagène Houat.

Identité et politique : la dénaturation de l’enjeu culturel par l’absence de projet politique pour La Réunion

Depuis la décentralisation administrative (1982) [3], les politiciens locaux, toutes tendances confondues, qui depuis 35 ans avaient fait de l’électoralisme, inspiré et alimenté par le débat sur le statut de La Réunion (autonomie/départementalisation), n’ont jamais proposé un débat, d’idées celui-là, sur un programme pour La Réunion comportant des volets économique, social et culturel [4]. Là se situe un vide politique, révélé par la décentralisation. Reconnaître la responsabilité locale a rendu vain le débat électoraliste sur le statut. Pour ces raisons, beaucoup de politiciens ont été tentés d’investir le domaine culturel réunionnais. Mais, en le « folklorisant » pour des programmes d’animation dits « socioculturels », ils l’ont dénaturé. À l’image d’une dérive populiste culturelle, la vie politique réunionnaise risque de connaître une dérive « communaliste » [5], l’Homme réunionnais étant assimilé à « celui qui, du point de vue de son origine ethnique ou géographique, est le plus important en nombre… ».

Identité et développement

La recherche du développement économique réunionnais doit se faire nécessairement en liaison avec son développement culturel et s’effectuer logiquement au profit du Réunionnais… La quête de son bien être et de son développement est liée à celle de son identité. Ceci est essentiel au ciblage d’un mode de développement authentique au profit de l’Homme. Et l’Homme universel est ici Réunionnais.

Encore faut-il que cette quête respecte les règles que La Réunion s’est données en étant intégrée à un État de droit : recours à la délibération ; respect des points de vues minoritaires ; encouragement au débat public, et dans les médias notamment... et non confiné dans l’espace exigu d’une commission spécialisée, ou confisqué par un procès verbal archivé dans le bureau confortable et climatisé d’un directeur de la Culture, qu’il dépende d’une administration d’État ou d’une collectivité locale.

Avons-nous quitté définitivement la société coloniale ? (c’est ici que l’on doit poser la question)

Le débat culturel (qui ne devrait pas s’arrêter au débat identitaire) doit alimenter le débat politique et ne pas se substituer à lui. L’émergence d’un Homme réunionnais n’est possible que dans ces conditions.

Poésie, musique, croyances religieuses, cuisine : Une manière d’être et de vivre.
Photo : 7 Lames la Mer.

La Créolie, bouillon de culture de l’identité réunionnaise

Le Réunionnais est soumis à des déterminismes dont il ne peut se défaire ; à savoir son caractère français et sa situation géographique dans la mer des Indes ; rayonnant de toutes ses facettes culturelles, de toutes ses croyances religieuses et des talents hérités des Anciens et façonnés dans leurs traditions. Un Réunionnais est nécessairement ouvert sur l’océan Indien et sur le monde pour y témoigner « que singularité n’est pas étrangeté » ; que culture n’est pas pression sur la libre expression. Que religions et croyances, ici à La Réunion, exorcisent la peur pour alimenter l’espérance.

« Un Réunionnais, dont l’appartenance sociale et culturelle » à un milieu « blanc », « noir », « indien », « chinois », « métisse », etc. intervient sur son comportement en le singularisant par rapport à l’Autre... sans pour autant le réduire à une catégorie qui le différencie totalement de l’Autre. Car, engagé dans un processus global de créolisation qui crée des traits communs dans ses modes de pensée, dans ses conduites, il ne peut être caractérisé par son appartenance à une seule culture, à un groupe unique  » [6].

L’anthropologue, Christian Barat, comparant le métissage culturel en gestation dans la société réunionnaise à la création d’une œuvre picturale dit ceci : « Il y a danger à tout peindre de la même couleur […] tout l’art de l’harmonie consiste dans la note de couleur que, individuellement, chacun offre au tableau […] chaque Réunionnais est multiculturel ».

Être de l’île aujourd’hui ce n’est plus être isolé et divisé. Il n’y a pas de peuples en exil en l’île.

Jean Albany a chanté : « Mon île était le Monde et je dois y mourir. » Le Réunionnais lui répond en écho : « Mon île est le Monde et je veux y vivre. »

Car l’île c’est aussi la Terre et l’habitant de cette Terre, l’Homme universel, est Réunionnais aussi.

Pierrot Vidot

Notes

[1Assimilation départementaliste : qui réalise une intégration réductrice et centralisée des relations entre l’État et le citoyen.

[2Seuls deux journaux comportaient une rubrique culturelle régulière : Témoignage et Le Quotidien. Elle a disparu. Depuis Visu (hebdo) publiait « Chemin Carrosse-Chemin Surprise » irrégulièrement. Cette rubrique a disparu, elle aussi.

[3Une intégration épanouissante et responsable des relations entre l’État et le citoyen.

[4La notion de developpement durable est un préoccupation très nouvelles des responsables.

[5Communalisme : néologisme mauricien désignant une forme de favoritisme exercé au bénéfice exclusif de sa propre communauté ethno-culturelle. Le communalisme, danger pour la cohésion sociale, peut déboucher sur un « doux développement séparé » (soft apartheid).

[6Christian BARAT dans son ouvrage « le Nargoulan »

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