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Il y a 68 ans

Ce que nous dit (encore) le 19 Mars 1946

19 mars 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Il y a 68 ans, La Réunion devenait Département français. Le 19 mars 1946. Faut-il, comme le veulent certains, brûler le 19 Mars ? Faut-il, comme le prône une nouvelle vague de militantisme culturel, en faire une date commémorée, fériée, chômée, à l’instar du 20 Décembre ?

Léon de Lépervanche et Raymond Vergès, députés de La Réunion, artisans de la loi du 19 mars 1946.
Illustration : 7 Lames la Mer

« Autonomistes » contre « départementalistes » : le clivage a dominé le champ politique réunionnais entre 1959, date à laquelle le Parti communiste réunionnais (PCR), principale force de gauche réunionnaise, adopte à son premier Congrès le mot d’ordre de « l’Autonomie », et le milieu des années 1980 marquées par la décentralisation. La tendance « départementaliste », regroupée au sein de l’influente « Association Réunion Département Français » (ARDF), entendait rassembler le camp « national » contre le PCR, parti de masse qualifié « d’indépendantiste ». Elle couvrait donc ainsi un spectre allant de la social-démocratie balbutiante, représentée par le futur sénateur Albert Ramassamy, à la droite « ultra », qui comptait un bon nombre d’adeptes de « l’action directe » : attentats à la bombe, passages à tabac des sympathisants autonomistes, violences qui se sont parfois soldées par des meurtres.

L’élan du Front populaire

« Départementalistes » et « autonomistes » tendaient donc, chacun de leur côté, à rassembler le plus largement possible en substituant la question du statut au clivage droite-gauche « classique ». La stratégie fut assez peu payante de part et d’autre : dans l’opinion commune, le départementalisme reste marqué « à droite », l’autonomie, promue principalement par le PCR jusqu’en 1981, restant marquée à « gauche ».

Ces décennies d’affrontement ont largement occulté et occultent encore les origines et la philosophie première de la transformation de La Réunion en Département français. Si le « départementalisme », porté au rang d’idéologie dans les années 1960-70, se présente sous un jour franchement conservateur, voire ouvertement réactionnaire, c’est pourtant dans la rencontre du syndicalisme, du mouvement communiste des années 1940 naissantes et de l’élan donné par le Front populaire que le mot d’ordre initial d’une « Réunion Département Français » trouve son origine.

Manifestation à La Réunion. Sur la banderole apparaît la revendication "La Réunion département français". Au premier plan, Léon de Lépervanche se tourne pour haranguer les manifestants.

Le suffrage des femmes décisif

Léopold Bissold, Aimé Césaire, Léon de Lépervanche, Gaston Monnerville et Raymond Vergès : ce sont ces cinq députés ultra-marins de gauche, (quatre communistes et un radical-socialiste) qui plaident devant la Constituante la transformation des « Quatre vieilles colonies » en départements français. Dans leur esprit, le changement de statut instaure d’abord une rupture, tranchée mais pacifique, avec un régime colonial rendu à juste titre responsable de l’immense déficit de développement dont souffrent les populations ultramarines. Sur le plan des droits sociaux, la loi du 19 Mars 1946 constitue un pas de géant, dont nous peinons, aujourd’hui encore, à nous figurer l’étendue.

La Réunion est l’une des terres les plus pauvres du monde, classée par les jeunes nations Unies à un niveau de développement inférieur à celui de pays sous-industrialisés d’Europe, complètement ravagés de surcroît par la guerre et l’occupation, tels que la Yougoslavie ou l’Albanie. Plus de la moitié de la population de l’île est physiquement en état d’invalidité du fait de la malaria, de la malnutrition, de la pauvreté. Le taux de mortalité infantile dépasse les 165 pour mille naissances (il est de 8 pour mille aujourd’hui). Les processions régulières de petits cercueils d’enfants continuent aujourd’hui de hanter les mémoires…

Le suffrage des femmes décisif

Pour le « camp social », le statut départemental ouvre aux Réunionnais les immenses bénéfices de l’Etat social qui émerge dans la France d’après-guerre. Et c’est vainement que le « camp colonial » décrit les « dangers », fiscaux mais aussi culturels, d’une rupture de statut : le mot d’ordre « La Réunion, département français » est largement à l’origine du vote qui porte Léon de Lépervanche et Raymond Vergès à l’Assemblée. Le suffrage des femmes, qui votent pour la première fois, est alors décisif.

Un écusson d’époque avec en médaillons, Léon de Lépervanche et Raymond Vergès.

Répression, fraude et contrôle

Treize années plus tard, ce sont les communistes, artisans de cette transformation, qui formuleront la revendication autonomiste — à l’exception de Léon de Lépervanche, minoritaire lors du Congrès de 1959 où la fédération réunionnaise du PCF devint le Parti communiste réunionnais. Mais ce cours nouveau découle lui-même de l’échec de la départementalisation en tant que décolonisation, qui constitue le bilan sans appel des presque quinze années écoulées depuis son entrée en vigueur.

En effet, dans le contexte de guerres coloniales qui marque la décennie 1950, le changement de statut reste en réalité lettre morte, et la lutte menée contre la revendication autonomiste par le biais de la répression, de la fraude électorale et d’un contrôle accru du centre sur le jeune département aboutit de facto à une forme de recolonisation, qui s’exprime de surcroît par une offensive contre la langue et la culture créoles.

L’égalité devait entrer en vigueur au 1e janvier 1947. Elle ne deviendra réelle que grâce à des luttes syndicales, à une activité politique clandestine et légale et à des mouvements de masse qui culminent avec les mobilisations contre le projet RPR de « parité sociale » au milieu des années 1980. Ce n’est qu’à partir de 2002, date à laquelle le RMI est aligné sur celui de la métropole, que l’égalité des prestations sociales, recherchée par les artisans du 19 mars 1946, devient réalité.

Une longue marche

Il aura ainsi fallu 56 ans de luttes, de mobilisations dans l’arène sociale et politique, des années de répression, des vies brisées et même des morts pour réaliser une égalité qui devait être l’affaire de quelques mois. Face à ce constat d’une inégalité tenace et de la longue vie du colonialisme, le 19 Mars 1946 doit-il être rangé au magasin des droits formels ? Faut-il, comme le veulent certains, brûler le 19 Mars ? Faut-il, comme le prône une nouvelle vague de militantisme culturel, en faire une date commémorée, fériée, chômée, à l’instar du 20 Décembre ? La question se pose avec le retour en force de la référence au 19 Mars dans le débat réunionnais. Y répondre implique de questionner, d’une part, les usages pratiques des commémorations à La Réunion — à quoi « servent » et ce que « signifient » les créations de « lieux de mémoire » dans notre pays — et d’autre part, le contenu qui pourrait être celui d’une mémoire « raisonnée » du 19 Mars.

Revendication pour un "20 désanm" férié, chômé et payé !

De tels développements nécessiteraient un examen aiguisé des politiques commémoratives entreprises à La Réunion depuis un demi-siècle, lequel constituerait un champ d’études à part entière. Contentons-nous, pour l’heure, d’observer le caractère profondément ambivalent du travail réalisé depuis les années 1980, qui vise à remettre en lumière la mémoire « grise » des Réunionnais, occultée par l’idéologie coloniale et son prolongement départementaliste à partir des années 1960.

Véritable longue marche ponctuée de batailles politiques (célébrations clandestines), institutionnelles (obstruction par la droite à la célébration de l’abolition de l’esclavage au début des années 1980), cette entreprise de réhabilitation de la mémoire, principalement menée par le Parti communiste réunionnais (PCR), a culminé avec l’institution, en 1981, du 20 Décembre férié. Il aura fallu presque dix ans pour que deux grandes communes rétives — Saint-Denis et Saint-André — finissent par procéder aux célébrations.

La neutralisation et l’oubli

Plus personne, depuis la décennie 1990, ne conteste la nécessité de célébrer le 20 Décembre. Or, c’est précisément la transformation graduelle de cette date en « lieu commun » de célébration qui a dépouillé l’anniversaire de l’Abolition de sa charge militante… Avec le consensus, est venue la neutralisation. Avec la neutralisation, l’oubli. Déconnecté des sphères politiques et de la réflexion historique et mémorielle, le 20 Décembre est aujourd’hui affaire de divertissement et s’inscrit donc de manière croissante dans l’espace de l’animation et ainsi, dans une logique économique.

Dans la pratique, le 20 Décembre est aujourd’hui perçu comme une journée consacrée au délassement et… à la possibilité d’effectuer les achats de Noël… L’échec des tentatives de conscientisation effectuées — principalement par les syndicats — pour faire du 20 décembre un jour véritablement chômé en dit long sur le décrochage de l’opinion commune vis-à-vis du contenu mémoriel de la date, constitué par des décennies de luttes politiques et d’engagements culturels radicaux. Pire : par un retournement symbolique intimement lié à la captation de la célébration, le 20 Décembre donne de plus en plus fréquemment prétexte à la réintroduction de lieux communs colonialistes, plus inspirés de l’imagerie de la plantation véhiculée par « Autant en emporte le vent » que des travaux historiques qui ont retracé la vie quotidienne des esclaves dans notre pays.

Scène de la vie des esclaves...

Un courant révolutionnaire

Le précédent du 20 Décembre laisse craindre qu’un 19 Mars célébré ne subisse la même vulgarisation et ne fasse l’objet d’un retournement de sens plus rapide encore. Comment sauver cette date fondamentale de l’oubli, et comment éviter que l’engagement pour son souvenir, formulé dans des cercles progressistes, n’aboutisse à un regain de l’idéologie conservatrice, qui était parvenue à ôter au 19 Mars 1946 sa dimension décolonisatrice ? La meilleure option consisterait peut-être, même si cette philosophie n’est guère dans l’air du temps, à dé-consensualiser le débat. Se souvenir du 19 Mars tel qu’il a été et non tel que l’on voudrait qu’il soit : une date située à l’aboutissement d’un processus de mobilisation sociale accompli par les forces de gauche. Une évolution qui ne s’est pas faite sur demande acceptée et encore moins par un hypothétique rassemblement au-delà des clivages sociaux.

Le changement de statut annonçait une grande transformation, acquise contre une classe de propriétaires et d’usiniers. Celle-ci n’a d’ailleurs pas tardé à contre-attaquer, appuyée par l’appareil d’Etat, ouvrant une nouvelle période d’affrontements politiques et sociaux qui ne prit fin qu’au début des années 80, avec le compromis limité de la décentralisation. Et c’est là, sans doute, que réside ce que le 19 Mars a encore à nous dire de plus essentiel. Que le combat dans l’arène institutionnelle n’aboutit à rien, s’il n’est préparé en amont et poursuivi en aval par une vaste dynamique sociale. Que les changements de statuts formels ont tôt fait de déclencher des réactions, voire des contre-révolutions conservatrices, s’ils ne s’inscrivent eux-mêmes dans un courant de transformation sociale — un courant révolutionnaire, pour utiliser un terme revenu en grâce il y a peu.

Tout cela, en dernière analyse, peut se résumer en une seule formule : rendre le 19 Mars 1946 à ceux qui en furent les artisans. De la même manière que le Premier mai demeure la fête du travail et des travailleurs, le sens du 19 Mars doit demeurer, ou plus exactement, redevenir, celui du rejet du statut colonial… et de ses avatars, qui ont la vie si dure.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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