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Scène de la vie ordinaire

« Avans a ou isi vitman, ti voryin ! »

6 février 2013
Izabel
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Il évitait de regarder mais ne pouvait s’empêcher de pressentir la main crochue qui allait saisir le fragile pavillon de son oreille. Et la secouer vers l’avant jusqu’à vouloir la décrocher. Puis venait le revers gauche qui lui balançait la tête pour la faire rebondir dans le vide. La mère avait de sacrés talents de boxeur qui restaient inutilisés sauf en famille. Et c’était lui l’adversaire favori. Il n’avait que 7 ans, c’est dire qu’il ne remportait jamais le combat.

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Pour l’heure, après le KO, il était à moitié dans le coaltar et se sentit retomber comme une poupée de chiffon contre le tissu rugueux de la balle de riz à moitié vide, tandis que la porte se refermait en grinçant. Ça y est, il était enfermé pour au moins une bonne heure dans la réserve sous l’escalier que le père avait surnommée le « godon » et qui contenait toutes les provisions de la maison.

Il sentit l’odeur maintenant familière de la toile de jute des sacs que remplissaient le riz et les grains secs et celle, métallique, du bidon de saindoux. Machinalement sa main gauche se mit à caresser les goulots des bouteilles vides de Kiravi, tandis que la droite plongeait dans les grains de riz qu’il sentait glisser le long de ses doigts. Sensation tellement douce.

IL s’attardait à sentir et sentir encore la pluie des grains de riz et s’avisa que cette fois-ci il ne saignait pas du nez, comme la fois précédente. Il en fut bêtement satisfait, puis se mit à penser au goûter dont il devrait se passer, alors que son jeune corps en éprouvait un véritable besoin. Le goûter, c’était presque toujours un morceau de pain du chinois, tartiné d’une mince couche de saindoux sur laquelle on rajoutait quelques grains de sel. On buvait par là dessus quelques gorgées d’eau du robinet de la cour pour finir de se caler l’estomac.

Sous la porte du godon, il suivit le rai de lumière qu’il verrait s’assombrir au fur et à mesure que la soirée avancerait et il se sentit oppressé par la crainte d’être oublié là et de devoir y passer la nuit sans dîner. Puis il se mit à réfléchir : qu’est-ce donc qui avait provoqué les foudres maternelles ? Il ne le savait même pas. Curieusement, le père était moins dur avec lui, parfois même il prenait sa défense. Mais ce soir, il n’était pas encore rentré. Il rentrait de plus en plus tard, souvent à moitié saoul et ne passait même pas à table, allant s’affaler sur un fauteuil devant le poste de radio qui braillait à longueur de journée.

La somnolence de l’enfant s’était peu à peu dissipée, mais il sentait la pommette tendue et douloureuse là où la mère avait tapé. Il avança la main pour tâter, la retira avec une sorte de petit sifflement douloureux, puis précautionneusement il se mit à frôler sa joue d’une caresse qu’il aurait voulue plus fraîche. On aurait dit un fruit trop mûr qui se serait fendu au soleil. Demain, à l’école, on lui demanderait s’il s’était bagarré et avec qui. Il éluderait la question, une fois de plus et le maître lui dirait sur un ton grondeur que, tant qu’il passerait son temps à se battre au lieu de réviser, il ne ferait pas de progrès.

Qui pouvait imaginer la vérité, que c’était sa mère qui le mettait dans un pareil état, qu’il ne mangeait jamais à sa faim et qu’il sentait autour de son cœur une gangue de haine qui ne cessait de l’étouffer. Du fond de son placard, il entendit le bruit des casseroles et bientôt il sentit qu’on roussissait les grains et c’était des lentilles. Puis l’odeur des saucisses frites le fit saliver et il entendit le pilon de la mère qui rythmait en cadence la confection du rougail. Les tomates, le gingembre et le piment vert. Un peu de bave, un trop- plein, vint dégouliner le long de son menton. Il gémissait doucement de faim et de souffrance.

— Marmay, vien met’ couver, mangé lé paré.

Il entendit le cliquetis des assiettes qu’on installait sur la table, le tintement des couverts. Ses deux frères aînés s’activaient sans la moindre pensée pour lui, comme s’il n’existait pas. Il s’imaginait lui-même posant les verres devant les assiettes. Par la pensée, il courait chercher les marmites et les cuillers qu’il se voyait plonger dans la succulente crème de lentilles. En réalité, il ne se servait jamais seul et devait toujours attendre et se contenter de ce qu’on voulait bien lui octroyer. C’est la mère qui remplissait son assiette, toujours à la mesure de ce qu’elle pensait qu’il méritait. Et c’était toujours insuffisant pour la faim qui le dévorait.

On l’avait oublié. Il s’y résignait déjà. Mais il entendit le pas du père, sonore et vacillant. Puis sa voix emplit la maison comme un tonnerre. Il bouscula quelques chaises.

— Ouki lé ti Romain ? Ousa i lé zenfan-la ?

Et la porte du godon fut tirée par une poigne impatiente qui le fit jaillir vers la lumière, pour l’asseoir devant une assiettée fumante que l’enfant dévora jusqu’à la dernière bouchée. Miraculeusement, le dîner fut silencieux. Quand il eut vidé son assiette, le père le prit par la main, toujours en silence, l’amena au robinet de la cour pour asperger son visage tuméfié. Complices, ils urinèrent tous les deux le long de la clôture. Puis l’homme lui dit d’une grosse voix bourrue :

— Astèr rent’ dans out li, mon zenfan ! Demin gran matin lécol…

Izabel
14 septembre 2012

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