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Europe

Aide alimentaire : solidarité ou charité bricolée ?

8 février 2013
Geoffroy Géraud Legros
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D’une seule voix, le secteur caritatif dénonce la réduction annoncée des financements européens attribués au PEAD (Programme européen d’aide aux plus démunis). La dotation, qui abondait de 500 millions d’euros annuels ce programme devenu essentiel aux associations de lutte contre la faim,sera visiblement ramenée à moins de 350 millions d’euros annuels environ, à l’issue des discussions budgétaires qui se sont tenues aujourd’hui et hier dans le cadre du Conseil de l’Europe.

Même unanimité parmi les politiques : au centre-droit, l’UDI [1] Jean-Louis Borloo considère que l’annonce d’une « fin ou d’une évolution négative (sic) de ce programme » constituerait un message « désastreux ». Du côté socialiste, le ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll, affirme la nécessité de « maintenir le budget ». En écho, Bruno Le Maire, son prédécesseur, artisan du premier « sauvetage » du dispositif, a quant à lui assuré le Gouvernement du « soutien total » du groupe UMP [2]. De son côté, le Front de gauche milite pour une hausse des fonds alloués à l’aide. Une réduction des crédits du PEAD constituerait sans aucun doute une catastrophe pour les acteurs de l’aide alimentaire : ainsi, les « Restos du cœur » estiment que le programme compte pour 50% des repas servis annuellement aux plus démunis…

Des réflexes ultra-libéraux

En 2011, le dispositif a été déclaré contraire au droit communautaire par la Cour de justice des communautés européennes (CJCE). Saisi par l’Allemagne, le juge communautaire a considéré que le PEAD n’était plus lié à la Politique agricole commune (PAC). Il constitue donc une « aide sociale directe », dont le financement incombe aux Etats. Ce n’est qu’au terme d’un compromis que le mécanismefut maintenu, pour une durée de deux ans. Réactive, la Commission avait promptement proposé un fonds de remplacement… réduit à 113 millions d’euros annuels. Illustration, s’il en fallait encore une, des réflexes ultra-libéraux qui animent cette institution. Sous un jour moins abrupt, la proposition finale de la Commission va, elle aussi, dans le sens d’une nette réduction des moyens. Ainsi, le nouveau FEAD (Fonds européen d’aide aux plus démunis) devrait se substituer à l’aide alimentaire, tout en prenant en charge d’autres missions, dont la distribution de vêtements, le secours aux sans-domiciles fixe, et certains domaines de l’aide à l’enfance.

Un Réunionnais rapporteur sur la question

Mais le compte n’y est pas : le FEAD sera semble-t-il doté de 2,5 milliards pour 7 ans… Soit une restriction d’un milliard d’euros pour la période considérée, pour une gamme d’actions nettement élargie. C’est face à cette dégradation annoncée, à l’heure ou l’on estime qu’un quart des Européens pourrait sombrer dans la pauvreté, que réagissent acteurs sociaux et politiques. En pointe, le front de gauche, demande un doublement — soit le passage à 5 milliards — de l’enveloppe attribuée à la lutte contre la faim. C’est d’ailleurs le député européen réunionnais, Younous Omarjee (GUE/NGL [3]), qui a été nommé rapporteur au Parlement européen sur cette question.

Le registre de la charité

Dans notre île, le PCR a lancé une pétition pour porter à 5 milliards les fonds du PEAD. Il faut, bien entendu, saluer les efforts déployés pour préserver et même accroître l’action existante. L’urgence était, à l’évidence, de sauver le dispositif immédiat. Mais cette attaque des politiques de rigueur contre un programme d’aide fait apparaître la crise, parvenue sans doute à son stade terminal, qui frappe un système élaboré dans les années 1980, fondé sur une philosophie économique et sociale aujourd’hui en pleine faillite.
Inauguré en 1987, le PEAD est né des mobilisations contre la réapparition de la faim dans les Etats développés. Sa création a notamment été impulsée par les français Jacques Delors et Coluche, et s’inscrit résolument dans le registre de la charité.

« Je ne vous promets pas le grand soir »

Sans recourir aux mécanismes publics de solidarité, l’aide aux plus démunis acquise dans le cadre du PEAD est gérée, en France, par quatre grandes associations. Les stocks de la Politique agricole commune, eux-mêmes échangés contre des aliments, servaient à l’origine de ressources à cette initiative. « Je ne vous promet pas le grand soir, mais juste à manger et à boire », résumait Coluche lors du lancement des « Restos du cœur », l’un des principaux bénéficiaires du PEAD. Volontariste, célébrée par les médias, la formule était bien dans l’esprit d’un temps qui mêlait phobie du politique, étalage de bons sentiments et conversions au néo-libéralisme. Car c’est bien là ce qui est en cause : par le biais du PEAD et de mécanismes comparables, la collectivité s’est déchargée de son obligation de solidarité, au profit d’associations de charité publique.

Le prix d’un yacht

La réponse à la montée de la pauvreté — rebaptisée exclusion dans les mêmes années — et à la réapparition de la faim en Europe n’a pas fait l’objet d’un traitement prioritaire. Elle a été rendue tributaire d’excédents agricoles, utilisés selon un mécanisme complexe d’échange et de répartition. Précisons encore que les sommes concernées sont minimes : l’enveloppe de 500 millions d’euros, financée par 24 Etats européens parmi lesquels on trouve 4 des 10 premières puissances mondiales, équivaut environ au tiers du budget du Conseil régional de La Réunion. 73 millions d’euros, somme qui échoit à la France dans le cadre du PEAD, c’est moins que le prix de vente d’un seul avion militaire « Rafale » ou d’un lycée ; c’est un tout petit peu plus que trois semaines de guerre au Mali. C’est aussi le prix d’un yacht… Et ce n’est rien en comparaison des fonds publics investis dans les banques depuis le commencement de la crise.

A l’heure ou nous publions cet article, le sommet européen vient de s’achever. Le budget de l’Union, qui représente à peine 1% des richesses produites en Europe, subit une saignée de 40 milliards d’euros, imposée notamment par le duo Merkel / Cameron. Le FEAD devrait, semble-t-il, être doté a minima de deux milliards d’euros. M. Van Rompuy préconisait une enveloppe minimale de 2,1 milliards. Elle sera, semble-t-il, portée à 2,5 milliards.
Face à cette débacle, il est plus que temps de poser le débat : l’aide à ceux qui ont faim doit-elle et peut-elle demeurer ainsi, étrangère à l’action publique, dépendante des miettes qu’une Europe malade de la rigueur répugne de plus en plus à lâcher, dévolue à un secteur caritatif qui prend des allures de business ? La question se pose avec autant d’acuité à La Réunion, où l’utilisation de la dépendance alimentaire donne lieu à des manipulations douteuses, notamment sur le plan politique. Solidarité ou charité bricolée ? Il est temps de percer le mur des bons sentiments et du politiquement correct, qui pavent un chemin qui ne mène plus nulle part.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

Notes

[1Union des démocrates et indépendants

[2Union pour un mouvement populaire

[3Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique

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