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Il y a 265 ans

6 février 1753 : Évariste, l’anti-esclavagiste et ses chansons madécasses...

6 février 2018
7 Lames la Mer
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Le grand poète russe, Pouchkine, adepte de poésie érotique, disait de lui : « Parny, c’est mon maître » ! Le compositeur français, Maurice Ravel, a mis en musique trois de ses « Chansons madécasses ». Célimène Gaudieux, la « Muse de Trois Bassins », aimait à rappeler qu’elle était descendante d’Évariste de Parny.


Elle devient son égérie ; ils deviennent amants


C’est le 6 février 1753, il y a 265 ans, que voit le jour à L’Hermitage (Saint-Paul) Évariste de Parny. Eloigné de son île natale à 9 ans, il est scolarisé au collège de Rennes. Il a 20 ans lorsqu’il retrouve La Réunion en 1773. Il se passionne pour la poésie et s’éprend de la fille d’un ami de son père, Esther Lelièvre, 13 ans. Il lui donne des cours particuliers de musique ; elle devient son égérie ; ils deviennent amants. Mais le père d’Évariste s’oppose à ce mariage. Hanté par l’image d’Esther, Évariste repart pour la France. Esther est contrainte d’épouser un autre homme...

Le souvenir d’Esther suivra longtemps Évariste qui l’évoque sous le nom d’Éléonore dans ses « Poésies érotiques », recueil publié en 1778 et qui contribuera à son succès. « De sa déception naquit un quatrième livre des “Poésies érotiques”, désigné sous le nom d’“Elégies” ».

« Des affaires de famille l’ayant ramené à Bourbon en 1784, il y retrouve Esther mariée à un médecin de la marine », apprend-on dans « Les poètes de l’île Bourbon » (1966).

Le compositeur Maurice Ravel et l’interprète Jane Bathori.

« Douze chansons madécasses » : ancêtres du poème en prose


En 1787, Évariste de Parny publie un « curieux » recueil de « Douze chansons madécasses » [1] qui « apparaissent aujourd’hui comme les véritables ancêtres du poème en prose » peut-on lire dans les « Mémoires de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Marseille » (1994). « Curieux recueil » car une controverse s’engage autour de cette œuvre : est-elle réellement d’inspiration malgache ?

C’est vraisemblablement en Inde (Pondicherry) qu’Évariste de Parny écrit ces « Chansons madécasses » qui, selon le site bibliothequemalgache, « sont parmi les premiers poèmes en prose de la littérature française. Et, surtout, ils proposent le regard des Malgaches (les « Madécasses ») sur les Blancs. Parny était farouchement opposé à l’esclavage et à la colonisation. Jouant aussi de la supercherie, il présente ces textes comme une traduction en français, ce qu’ils ne sont pas : il en est bien l’auteur ».

"Chansons madécasses", gravure de Luc-Albert Moreau.

Maurice Ravel met en musique trois « Chansons madécasses »


Toujours est-il que le 8 mai 1926 a lieu à Rome la création d’une œuvre du compositeur Maurice Ravel (1875-1937) intitulée : « Chansons madécasses » [voir vidéo à la fin de cet article], œuvre pour voix (mezzo ou baryton), flûte, violoncelle et piano interprétée par Jane Bathori avec Alfredo Casella au piano, sur les paroles d’Évariste de Parny. La première édition est accompagnée de gravures de Luc-Albert Moreau. « Le premier enregistrement connu est celui de Madeleine Grey, cantatrice très estimée du compositeur, en 1932 ».

C’est dès 1922 que Ravel s’intéresse aux « Chansons madécasses » [trois] d’Évariste de Parny. « Les “Chansons madécasses” me semblent apporter un élément nouveau — dramatique voire érotique — qu’y a introduit le sujet même de Parny. C’est une sorte de quatuor où la voix joue le rôle d’instrument principal. La simplicité y domine. L’indépendance des parties s’y affirme », écrit Maurice Ravel, [Esquisse biographique, 1928].


Etrangement émouvantes dans leur exotisme barbare


Un parfum de scandale entoure les « Chansons madécasses » de Maurice Ravel : la charge érotique et le discours engagé et anticolonialiste portés par les paroles d’Évariste de Parny sont sublimées par la musique du compositeur et s’avèrent toujours avant-gardistes 135 ans après avoir été écrites. Mais les « Chansons madécasses » sont aussi qualifiées d’« étrangement émouvantes dans leur exotisme barbare et sous la prestigieuse parure harmonique que leur a donnée le musicien français ».

« On troque tous les jours un homme contre un cheval : il est impossible que je m’accoutume à une bizarrerie si révoltante, » écrivait Évariste en 1775, n’hésitant pas ainsi, dans la société esclavagiste de l’époque, à porter la contradiction. Il aura, la même année, une fille prénommée Valère, avec Léda, esclave malgache. Valère sera par la suite la grand-mère de Célimène Gaudieux, « la muse de Trois Bassins » [2].

Fille d’une esclave, Célimène aimait à rappeler son lien de parenté — par le biais de sa grand-mère esclave malgache — avec le poète Evariste de Parny. Lithographie d’Antoine Roussin.

Un amour impossible


Trente ans après leur séparation, Esther, devenue veuve, reprend contact avec Évariste, espérant renouer les liens amoureux d’autrefois. Mais Évariste est désormais marié et cette histoire d’amour restera impossible.

Notre île compte deux poètes dont la renommée dans les lettres russes est exceptionnelle : Évariste de Parny et de Charles Leconte de Lisle.

Académicien, ami du poète Antoine Bertin, Évariste décède à Paris le 5 décembre 1814, à 61 ans. Le grand poète Russe, Pouchkine, adepte de poésie érotique, disait de lui : « Parny, c’est mon maître ».

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À Éléonore (extrait)

Aimer à treize ans, dites-vous,
C’est trop tôt : eh, qu’importe l’âge ?
Avez-vous besoin d’être sage
Pour goûter le plaisir des fous ?
Ne prenez pas pour une affaire
Ce qui n’est qu’un amusement ;
Lorsque vient la saison de plaire,
Le cœur n’est pas longtemps enfant.

En 1775, Parny i raconte li la vu in zesclave, navé sept mois bann négrier lavé tire ali dans son pays. Li té mange pu rien, li té sar mort. Bonna la dit Parny baptise ali. Le bougue la guette in coup Parny, la demann ali pou kosa li t’après verse de l’eau su son tête. Quand Parny la esplique ali la mort, Bon Dieu, la résurrection, le zesclave la vire son tête l’aute côté, li la dit comme sa :

Anou le noir, quand nou lé mort, na pu rien. Mi veut pas revive encore in coup, comme ou dit : semanqué l’aute côté-là-bas mi artonm encore oute zesclave.

Jean-Claude Legros
Extrait de l’article : « La guerre la pété ! La révolte dann café ! »


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Notes

[1Chanson première  : « Quel est le roi de cette terre ? »

Quel est le roi de cette terre ? – Ampanani. – Où est-il ? – Dans la case royale. – Conduis-moi devant lui. – Viens-tu la main ouverte ? – Oui, je viens en ami. – Tu peux entrer.

Salut au chef Ampanani. – Homme blanc, je te rends ton salut, et je te prépare un bon accueil. Que cherches-tu ? – Je viens visiter cette terre. – Tes pas sont libres. Mais l’ombre descend, l’heure du souper approche. Esclaves, posez une natte sur la terre, et couvrez-la des larges feuilles du bananier. Apportez du riz, du lait et des fruits mûris sur l’arbre. Avance, Nélahé ; que la plus belle de mes filles serve cet étranger. Et vous, ses jeunes sœurs, égayez le souper par vos danses et vos chansons.

Chanson II  : « Belle Nélahé »

Belle Nélahé, conduis cet étranger dans la case voisine. Étends une natte sur la terre, et qu’un lit de feuilles s’élève sur cette natte ; laisse tomber ensuite la pagne qui entoure tes jeunes attraits. Si tu vois dans ses yeux un amoureux désir ; si sa main cherche la tienne, et t’attire doucement vers lui ; s’il te dit : Viens, belle Nélahé, passons la nuit ensemble ; alors assieds-toi sur ses genoux. Que sa nuit soit heureuse, que la tienne soit charmante ; et ne reviens qu’au moment où le jour renaissant te permettra de lire dans ses yeux tout le plaisir qu’il aura goûté.

Chanson III  : « Quel imprudent ose appeler »
Chanson IV  : « Mon fils a péri dans le combat »
Chanson V  : « Méfiez-vous des blancs »

Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage. Du temps de nos pères, des blancs descendirent dans cette île. On leur dit : Voilà des terres ; que vos femmes les cultivent. Soyez justes, soyez bons, et devenez nos frères.

Les blancs promirent, et cependant ils faisaient des retranchements. Un fort menaçant s’éleva ; le tonnerre fut renfermé dans des bouches d’airain ; leurs prêtres voulurent nous donner un Dieu que nous ne connaissons pas ; ils parlèrent enfin d’obéissance et d’esclavage : plutôt la mort ! Le carnage fut long et terrible ; mais, malgré la foudre qu’ils vomissaient, et qui écrasait des armées entières, ils furent tous exterminés. Méfiez-vous des blancs.

Nous avons vu de nouveaux tyrans, plus forts et plus nombreux, planter leur pavillon sur le rivage. Le ciel a combattu pour nous ; il a fait tomber sur eux les pluies, les tempêtes et les vents empoisonnés. Ils ne sont plus et nous vivons, et nous vivons libres. Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage.

Chanson VI  : « Jeune prisonnière, quel est ton nom ? »
Chanson VII  : « Zanhar et Niang ont fait le monde »

Zanhar et Niang ont fait le monde. Ô Zanhar ! nous ne t’adressons pas nos prières : à quoi servirait de prier un Dieu bon ? C’est Niang qu’il faut apaiser. Niang, esprit malin et puissant, ne fais point rouler le tonnerre sur nos têtes ; ne dis plus à la mer de franchir ses bornes ; épargne les fruits naissants ; ne dessèche pas le riz dans sa fleur ; n’ouvre plus le sein de nos femmes pendant les jours malheureux, et ne force point une mère à noyer ainsi l’espoir de ses vieux ans. Ô Niang ! ne détruis pas tous les bienfaits de Zanhar. Tu règnes sur les méchants ; ils sont assez nombreux : ne tourmente plus les bons

Chanson VIII  : « Il est doux de se coucher »
Chanson IX  : « Une mère traînait sur le rivage »
Chanson X  : « Où es-tu, belle Yaouna ? »

Où es-tu, belle Yaouna ? le roi s’éveille, sa main amoureuse s’étend pour caresser tes charmes : où es-tu, coupable Yaouna ? Dans les bras d’un nouvel amant, tu goûtes des plaisirs tranquilles, des plaisirs délicieux. Ah ! presse-toi de les goûter ; ce sont les derniers de ta vie.

La colère du roi est terrible. « Gardes, volez, trouvez Yaouna et l’insolent qui reçoit ses caresses ».

Ils arrivent nus et enchaînés : un reste de volupté se mêle dans leurs yeux à la frayeur. « Vous avez tous deux mérité la mort, vous la recevrez tous deux. Jeune audacieux, prends cette zagaie, et frappe ta maîtresse ». Le jeune homme frémit ; il recula trois pas, et couvrit ses yeux avec ses mains. Cependant la tendre Yaouna tournait sur lui des regards plus doux que le miel du printemps, des regards où l’amour brillait au travers des larmes. Le roi furieux saisit la zagaie redoutable, et la lance avec vigueur. Yaouna frappée chancelle ; ses beaux yeux se ferment, et le dernier soupir entrouvre sa bouche mourante. Son malheureux amant jette un cri d’horreur. J’ai entendu ce cri ; il a retenti dans mon âme, et son souvenir me fait frissonner. Il reçoit en même temps le coup funeste, et tombe sur le corps de son amante.

Infortunés ! Dormez ensemble, dormez en paix dans le silence du tombeau.

Chanson XI  : « Redoutable Niang ! »
Chanson XII  : « Nahandove, ô belle Nahandove »

Nahandove, ô belle Nahandove ! l’oiseau nocturne a commencé ses cris, la pleine lune brille sur ma tête, et la rosée naissante humecte mes cheveux. Voici l’heure : qui peut t’arrêter, Nahandove, ô belle Nahandove ?

Le lit de feuilles est préparé ; je l’ai parsemé de fleurs et d’herbes odoriférantes, il est digne de tes charmes, Nahandove, ô belle Nahandove !

Elle vient. J’ai reconnu la respiration précipitée que donne une marche rapide ; j’entends le froissement de la pagne qui l’enveloppe, c’est elle, c’est Nahandove, la belle Nahandove !

Reprends haleine, ma jeune amie ; repose-toi sur mes genoux. Que ton regard est enchanteur ! que le mouvement de ton sein est vif et délicieux sous la main qui le presse ! Tu souris, Nahandove, ô belle Nahandove !

Tes baisers pénètrent jusqu’à l’âme ; tes caresses brûlent tous mes sens : arrête, ou je vais mourir. Meurt-on de volupté, Nahandove, ô belle Nahandove ?

Le plaisir passe comme un éclair ; ta douce haleine s’affaiblit, tes yeux humides se referment, ta tête se penche mollement, et tes transports s’éteignent dans la langueur. Jamais tu ne fus si belle, Nahandove, ô belle Nahandove !

Que le sommeil est délicieux dans les bras d’une maîtresse ! moins délicieux pourtant que le réveil. Tu pars, et je vais languir dans les regrets et les désirs ; je languirai jusqu’au soir ; tu reviendras ce soir, Nahandove, ô belle Nahandove !

[2Les travaux de Robert Merlo ont mis en lumière l’ascendance de Célimène. Le poète Evariste de Parny eut une liaison avec une jeune fille, Léda, esclave d’ascendance malgache née à Saint-Paul, qui travaillait chez son père, Paul de Forges-Parny.

De cette liaison naquit une fille, Valère, qui épousa, à l’âge de 14 ans, Auguste, esclave affranchi. Valère et Auguste eurent trois enfants, dont Marie-Thérèse Candide, mère de Célimène.

Marie-Thérèse Candide était employée chez Louis-Edmond Jean (variantes Jans, Jeance ou Gence) qui en fit sa concubine. De cette relation naquirent deux filles : Marie-Monique, dite « Célimène » et Marie-Céline (ou Marie Céliste). Célimène, fille de Marie-Thérèse Candide, petite-fille de Valère, et arrière-petite-fille de Léda, était ainsi l’arrière-petite-fille du poète.

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