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20 décembre : un manger-cochon révisionniste

25 décembre 2015
Geoffroy Géraud Legros
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Il semble lointain, et même étrangement lointain, le temps où l’historien Prosper Ève pouvait espérer que le 20 décembre devînt « le temps de la parole ».

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Une décennie plus tard, la date-anniversaire de l’Abolition est devenue le point de départ de la succession d’animations et de festivités qui scandent la fin de l’année civile. À l’image de la famille Laope-Cerneaux, quelques groupes résistent à la « récup » et ne renoncent pas à faire parler le 20 décembre. L’opinion autorisée se réjouit, elle, de la dilution de la commémoration dans la fête et de la fête dans la ripaille ; l’intégration du 20 Désanm dans le dispositif festif — c’est-à-dire son contrôle par le pouvoir politique et ses excroissances associatives — signe, nous dit-on, la fin des affrontements idéologiques auxquels a donné lieu la résurgence de la célébration publique de l’Abolition.

Une célébration qui fut, rappelons-le, mise aux oubliettes de 1849 à 1945, puis de 1945 à 1971, date de sa réapparition partielle dans les communes communistes, avant d’être officialisée de haute lutte en 1981-1982 — ce qui n’empêchera pas certaines communes de s’y opposer jusqu’à l’orée des années 1990. Significativement, ceux qui se réjouissent aujourd’hui de la dépolitisation du 20 Décembre sont ceux qui, hier, tentaient de le contourner en inventant des « fêtes des Letchis » ou « de la Mirabelle ».

1987 ci-dessus - 2015 ci-dessous : aucune trace de 1848.


Les mêmes (ou leurs héritiers politiques, ce qui revient au même) s’emploient depuis 2010 à escamoter la « Fèt Kaf » au profit d’une « Liberté Métisse » portée par un « Festival » fourre-tout où l’on peut apprendre à « tuner » son auto, à manier l’aérographe et à fabriquer des objets « lontan », mais d’où sont exclues toutes références à l’Abolition, à l’Esclavage et à la question noire.

Des choix dont la critique (pourtant clairsemée) à poussé la Région, collectivité organisatrice, et son patron fraîchement réélu à une inflation de communication institutionnelle et personnelle. Il ressort de ces déclarations et communiqués officiels une position assez confuse, selon laquelle la Liberté Métisse et la Fèt Kaf sont deux choses différentes, tout en étant identiques, sans que l’une n’exclue pourtant l’autre et vice-versa, etc.

Au final, on n’y comprend goutte, et le « tweet » posté par Didier Robert il y a cinq jours ne risque pas d’éclaircir cet embrouillamini : le président de Région souhaite une « bonne fet’ Kaf » et une « bonne fet’ la liberté » à tous les Réunionnais, qu’il invite à commémorer l’abolition « posée » (?) le 20 décembre par...« la signature de Victor Schoelcher ». Ineptie : on sait que l’Abolition fut proclamée à La Réunion le 20 décembre 1848 par Sarda-Garriga, envoyé de Schoelcher, initiateur du décret d’Abolition pris par le Gouvernement provisoire le... 27 avril 1848.

Manuscrit original du décret. Source : gouvernement.fr

Ineptie, donc, mais ineptie à contenu politique, qui témoigne du succès d’une politique de la confusion dont un Didier Robert est tout à la fois la conséquence et le vecteur : l’Abolition, la Liberté, le métissage, le Kaf, Schoelcher, Garriga, etc : tout cela est désormais mêlé sans ordre ni raison dans le manger-cochon festivo-mémoriel.

C’est au second du président de Région, plus cohérent idéologiquement (et pour cause) et hôte du « Festival Métis » en sa qualité de maire de Sainte-Marie que l’on doit la formulation la plus claire des objectifs de ce révisionnisme doux — soft, diraient les anglo-saxons. En ce 20 décembre, le numéro deux de la Région Réunion a engagé les Réunionnais à « aller au-delà du devoir de mémoire » pour un « beau moment de fête » (...) « de partage et de solidarité ».

Soft, vous dit-on ; ces propos n’ont rien de la violence très café-du-commerce qui enjoint d’ordinaire les héritiers d’un « passé qui ne passe pas » de « ne pas ressasser », etc. En cette fin d’année, le salut est dans la fête — nul besoin de convoquer Debord ou Muray pour dire que la fête, ici, est un instrument de pouvoir. Mais on s’étonne du consensus et de la bienveillance qui entourent cet énoncé, dans une île qui, à rebours de ses cousines antillaises, s’enivre plus que jamais d’Egalité-réelle, de « nou lé Français », de « La Réunion-c’est-la-France »...

Verrait-on, dans l’Hexagone, un membre d’un exécutif régional et maire d’une grande commune inviter les Arméniens et les Juifs à « aller au-delà » du génocide ottoman et de la Shoah, à tout oublier et à faire « péter leur ventre » sur fond de concerts et d’ateliers auto ?

Geoffroy Géraud Legros

Ci-dessus : Victor Schoelcher
Ci-dessous : Sarda Garriga, par Alphonse Garreau

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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