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Opinion

20 décembre 2013 : bonne fête des Letchis

20 décembre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Du mythe de l’esclavage doux à la liberté fantôme, de la fête des letchis au métissage couleur vanille… « la di koma Fèt 20 Désanm, sa pa Fèt Kaf oté…. »

« Les Blancs n’eurent pas de serviteurs plus dévoués, les Noirs de bienfaiteurs plus puissants ; et par un accord aussi étrange qu’admirable, on vit des familles entières, retirées sur leurs habitations, vivre paisiblement au milieu de leurs esclaves qui étaient infiniment plus nombreux. Les uns et les autres se prêtèrent un mutuel secours ». Extraites d’une « Histoire de La Réunion » publiée en 1859 par Georges Azéma, ces quelques lignes suffisent à dire le mythe forgé par la classe dominante réunionnaise après l’Abolition de l’esclavage à La Réunion, le 20 décembre 1848.

Une « divine surprise » pour certains propriétaires terriens, qui s’attendaient à des représailles. Un demi-siècle plus tôt, les sucriers avaient rejeté à la mer les émissaires de la Convention, porteurs du Décret d’Abolition porté par le pouvoir révolutionnaire. En 1835, le sucrier Patu de Rosemont, partisan d’une abolition (très) graduelle, dénonce encore l’Abolitionnisme parisien comme issu d’une « secte » de « négrophiles », qu’il faut « repousser » de la manière « la plus énergique ».

Lorsque des maîtres du sucre proposent des projets d’Abolition dans les années 1840, il s’agit là encore d’un processus progressif, et surtout indemnisé, selon le principe posé par Schoelcher : « l’esclavage est le malheur des maîtres et non pas leur faute ». C’est donc en invoquant un « droit » et non une « aumône » que les propriétaires rédigent, en 1848, une acrimonieuse « Adresse et protestation » qui cible le rapport précédant le projet de décret, fustigé pour sa « générosité (…) partiale envers les esclaves (…) formulant le désir, discrètement exprimé de voir l’indemnité coloniale donnée de préférence aux Noirs ».

Les anciens esclaves ne s’en prirent donc pas à leurs patrons… mais n’exaucèrent pas leurs calculs. Les sucriers, souvent propriétaires de grandes usines, voulaient les faire passer de la condition servile au « statut » de salariés, statut gouverné par les lois hyper-répressives forgées par la bourgeoisie française après la Révolution. Or, les intéressés désertèrent en masse plantations et manufactures ; les propriétaires eurent ainsi recours à l’engagisme, cette synthèse presque parfaite de l’esclavage passé et du salariat de l’ère libérale, qui était presque son double.

Le 20 décembre, « Fèt kaf », fut escamoté immédiatement après l’Abolition, sa mémoire demeurant dans les cercles familiaux. La commémoration ne ressurgit qu’après la Libération : le 20 décembre 1945, on planta un arbre sur l’esplanade du bord de mer dionysien, après un hommage à Sarda Garriga le 14 juillet de la même année. La ville de Saint-Louis rend elle aussi hommage à l’émissaire de Schoelcher. Les cérémonies, nous apprend l’historien Prosper Eve, présentent l’Abolition comme un « cadeau accordé aux esclaves ». Un cadeau qui, comme la figure de Sarda, demeure honni du parti colonial : l’arbre de la Liberté est arraché ; la plaque posée le 1er Mai 1946 à la mémoire de l’homme du 20 décembre est fracassée. Elle fera place, dans les années 1960, à une stèle honorant un pétainiste notoire…

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Photo : IPR

Les 19 et 20 décembre 1948 virent deux camps s’organiser autour de la fête. Célébration encadrée par l’armée et l’Église le 19, conclue par des divertissements vulgaires : courses d’ânes, film de Laurel et Hardy. Le 20, déferlement de cheminots, métallos, planteurs et ouvriers, chantant l’Internationale, la Marseillaise et la Jeune garde.

La suite est connue  : radicalisation politique oblige, il fallut attendre 1982 pour que le 20 décembre ait droit de cité, en dehors des rares villes conquises par la gauche et des fêtes annuelles de feu le journal « Témoignages ». Saint-Denis fit de la résistance jusqu’en 1989 ; on se souviendra ainsi de la Fête des Letchis — jumelée en 1986 à la mirabelle de Metz — avec ses majorettes, tombola et marché, inventée par Auguste legros, héritier idéologique et « tombeur » politique de Michel Debré, pour contourner l’interdiction de célébrer.

En 2013, c’est l’esprit de la Fête des Letchis qui a gagné. Certes, on parle « 20 désanm » partout, nos ancêtres que la batay’ etc, à longueur d’onde radiophonique — mais toujours à un haut degré de généralité. Toujours absents, toujours méconnus, les noms des guerriers Dianpare, Laverdure, le sorcier Mafate, Anchaing, Cimendef, Dimitile, Sankouto, et des combattantes Héva, Marianne, Simangavole… Si les artistes assument ce « temps de la parole », on en est, sur le plan commémoratif, à peu près au même point qu’en 1948. « La mèt sa dan la min lo Mèr épi dan la min Préfé », chantait Danyel Waro au début des années 1990. Le propos, toujours juste, visait les communistes, artisans majeurs de la renaissance du 20 décembre, leur reprochant d’avoir, en « Gran komité », corseté la « Fèt Kaf » dans le label « Fête réunionnaise de la Liberté ». L’euphémisme visait sans doute — et ce fut d’ailleurs en vain — à écarter la sempiternelle accusation d’« ethnicisation ».

Avec l’alternance régionale, la « liberté métisse » de l’UMP remplace désormais la « Fête de la Liberté ». L’identité de la fête était oblitérée par une « liberté » générale et impersonnelle ; la voici désormais emmiellée dans un sirop de « métissage », porté au rang de festival et, letchi sur le gâteau, adossée au programme touristique des « îles vanille ». Le métissage, c’est l’amour lé dou ; sex on the beach, vanille sur chocolat… L’esclavage était pourtant noir, et la fête Kaf est bien Kaf pour tous les Réunionnais ; mais ces concepts, sans doute, sont moins vendeurs…

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La vanille, c’est blanc.

« Communautarisme », diront les imbéciles habituels, qui s’inquiètent d’ailleurs surtout des « communautés » à fort taux de mélanine. D’autres, plus intelligemment, rappelleront à bon droit que, du fait de la proportion d’esclaves « créoles », c’est bien une foule métisse, « conglomérat de races différentes », écrit Sudel Fuma, qui a reçu la liberté du bon Sarda. Et c’est bien là que l’hypocrisie d’aujourd’hui boucle la boucle du discours d’hier.

Car les vertus émancipatrices et égalitaires prêtées à un métissage biologique qui est lui, bien réel, n’existent pas plus que le prétendu « secours mutuel » d’avant 1848. Il n’est qu’à se rendre dans un Tribunal ou à un entretien d’embauche pour voir qui prend le plus cher et qui se heurte aux préjugés des employeurs. La vidéo, diffusée il y a quelques jours, d’une foule prenant d’assaut un centre commercial — qui plus est, propriété d’un Béké antillais — suffit quant à elle à donner la mesure de la « Liberté ». Et il fallait voir la marée humaine qui, sans interruption a déferlé sur cette même enseigne, aujourd’hui, 20 décembre 2013…

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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