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Muguet

1er mai, la sanglante histoire des 8 heures

30 avril 2018
Mario Serviable
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Le 1er mai est né aux Etats-Unis dans le sang et la violence ! Ce 1er mai 1886, dans tous les Etats américains, plus de 300.000 ouvriers abandonnent leurs postes de travail à l’usine pour manifester. Ils répondent à la consigne lancée dès 1884 par la Fédération des Syndicats : « A partir du 1er mai 1886, la journée légale de travail sera de 8 heures ».

Un bombe explose à Chicago le 4 mai 1886.

Le 1er mai, né aux Etats-Unis dans le sang et la violence 


Pendant les manifestations qui éclatent, une bombe explose à Chicago le 4 mai 1886 : huit policiers sont tués, et autant de manifestants sous les balles des forces de l’ordre. La répression se met en place. Le vendredi 11 novembre 1887, quatre leaders syndicalistes condamnés à mort sont pendus : Albert Parsons, Adolph Fischer, Georges Engel, August Spies ; le cinquième condamné, Louis Lingg, se suicidera dans sa cellule.

Ce vendredi 11 novembre 1887 est connu comme le Black Friday dans la mémoire ouvrière. Les morts seront réhabilités en 1893, suite à l’enquête qui démontra que l’affaire avait été montée de toutes pièces par la police. Les dernières paroles de Spies, immigrant allemand et anarchiste exécuté à 31 ans, ont été gravées sur la stèle commémorative d’Haymarket : « Le jour viendra où notre silence sera plus fort que les voix que vous étranglez aujourd’hui » [The day will come when our silence will be more powerful than the voices you are throttling to-day]. Le monument « des martyrs de Chicago » de granit de 5 mètres du sculpteur Albert Weinert, surmonté d’une pierre triangulaire, fut inauguré le 25 juin 1893.

11 novembre 1887, à Chicago, dans la cour de la prison, exécution par pendaison des anarchistes August Spies, Albert Parsons, Adolph Fischer, George Engel.

En 1860, l’ouvrier français travaillait 14/h par jour


Ce Labor Day imposé par les syndicats américains était une fête civile et revendicative. Toutefois, c’est en France qu’une Fête du Travail sera pour la première fois, évoquée, sous la Première République. Fabre d’Eglantine la mentionna dans son calendrier républicain [1792-1806] ; à l’initiative de Saint-Just, elle fut fixée au 1er pluviôse [le 20 janvier]. Elle disparut avec la Première République dans le tourbillon révolutionnaire.

L’idée revient en France en 1889, lors des manifestations pour le Centenaire de la Révolution française. La IIe Internationale socialiste, réunie à Paris décide, le 20 juillet 1889, de faire de chaque 1er mai une journée de manifestation pour obtenir la journée de 8 heures et la semaine de 48 heures, seul le dimanche étant chômé. Si le 2 mars 1848, la Seconde République avait réduit à onze heures la journée de travail, cette décision fut abrogée par Napoléon III. Ainsi, en 1860, l’ouvrier français travaillait quatorze heures par jour, l’enfant un peu plus. Victor Hugo le déplora dans son poème Mélancholia [1856] :

Victor Hugo et ses petits-enfants.

Tous ces enfants dont pas un seul ne rit...


« Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ? Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ? Ils s’en vont travailler quinze heures sous les meules »

Le premier 1er mai français se déroule en 1890. Les ouvriers font grève et défilent en portant à la boutonnière un triangle rouge, symbole de la division de la journée ouvrière en trois parts égales de 8 heures : 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de sommeil. Jules Guesde, leader anarchiste, invente pour l’occasion le terme « Fête du travail ».

Mais la fête tourne au cauchemar l’année suivante. Le 1er mai 1891 est à jamais teinté du sang ouvrier. D’abord à Levallois-Perret où une fusillade éclate ; les mouvements de foule faisant suite après la confiscation du drapeau rouge d’un groupe d’anarchistes. Mais c’est à Fourmies dans le Nord de la France que le drame va se nouer. Ce 1er mai 1891, la gendarmerie à cheval charge les manifestants avant d’ouvrir le feu sans sommations ; On relève neuf morts et trente-trois blessés sous les balles des forces de l’ordre de la IIIe République.

1er mai 1891, l’échauffourée de Clichy.

Morte avec une branche d’aubépine à la main


L’histoire retiendra le nom de Maria Blondeau, 18 ans, qui tenait encore à la main la branche d’aubépine offerte par son fiancé. L’histoire oubliera Louise Hublet, 20 ans, Ernestine Diot, 17 ans, Félicie Tonnelier, 16 ans, Kléber Giloteaux, 19 ans, Charles Leroy, 20 ans, Emile Ségaux, 30 ans, Gustave Pestiaux, 14 ans et Emile Cornaille, 11 ans. Les funérailles du lundi 4 mai 1891 réuniront 50.000 personnes dans un cortège de 2 Kms sur un parcours quadrillé par l’Armée [Madeleine Rebérioux, Fourmies et les premiers mai, 1994].

Bien sûr, il y aura des poursuites ! Les coupables sont les manifestants, dont Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, condamné par la Cour de Douai pour provocation ; on le sortira de prison quand il est élu député en novembre 1891. Lafargue rendra hommage à celui qui empêcha un massacre, l’abbé Alfred Margerin, curé de Fourmies, qui se mettra entre la troupe et les émeutiers.

Entre la troupe et les manifestants, l’abbé Margerin, brandissant une croix, appelle au cessez-le-feu.

En souvenir du sang versé à Fourmies


A partir de 1906, la Confédération Générale du Travail [CGT], née en septembre 1895 à Limoges, propose de faire du 1er mai le rendez-vous annuel de ses revendications, au premier rang desquelles la journée de 8 heures. Dans les défilés, l’églantine rouge [Rosa rubiginosa] se substitue au triangle rouge ; c’est la fleur traditionnelle du Nord, choisie en souvenir du sang versé à Fourmies, et en hommage à Fabre d’Eglantine. Elle sera vite concurrencée, dès 1907, par le muguet à Paris.

La Grande Guerre (1914-1918) amène l’apaisement social : les jeunes ouvriers sont au front et plus d’un million ne reviendront pas. Dès 1919, la CGT appelle à défiler le 1er mai à Paris entre Concorde et République ; la manifestation sera interdite par le ministre de l’intérieur car jugée dangereuse et inutile, la loi Pierre Colliard du 23 avril 1919 ayant fixé la durée légale du travail à 8 heures par jour et fait du 1er mai, à partir de 1920, une journée chômée.

1er mai 1919, à Paris, sous la neige.

Les manifestants forcent les barrages


Colliard, député du Rhône, sera battu aux élections des 16 et 30 novembre 1919 qui verront la victoire écrasante de la droite du Bloc national de Clémenceau. A quoi pouvaient donc servir les manifestations ou l’absence du travailleur de son site professionnel ? Les manifestants vont forcer les barrages ; la troupe chargera : trois morts et des dizaines de blessés. L’évènement laissera des traces en interne : les « révolutionnaires » vont partir de la CGT pour fonder la CGTU [Confédération générale du travail Unitaire] en 1921. La réunification ne se fera qu’au Congrès de Toulouse [2-5 mars 1936] pour le 1er mai 1936 et contribuera au succès électoral du Front populaire.

L’entrée dans la guerre en 1939, la défaite militaire, l’armistice signé avec l’Allemagne nazie et l’occupation vont faire tomber la fièvre syndicale. Mais on n’en a pas fini pour autant avec le 1er mai.

Affiche de Nikolaï Kotcherguine pour le 1er mai 1920, publiée à Moscou par les éditions d’État.

« Je tiens les promesses, même celles des autres »


Dans l’Europe du XXème siècle des fascismes triomphants, le 1er mai devient un enjeu politique majeur. En 1920, la Russie bolchevique décide que le 1er mai deviendra la fête légale des travailleurs. En 1933, Hitler, au pouvoir depuis le 30 janvier, fait du 1er mai une Journée nationale du travail en Allemagne. En France pendant l’Occupation, Pétain proclame le 1er mai « Fête du travail et de la concorde sociale » [loi du 24 avril 1941]. Pour la première fois en France, le 1er mai est jour férié et chômé.

Un des initiateurs est René Belin, ancien dirigeant de la CGT, membre du bureau confédéral de 1933 à sa démission le 9 mai 1940 ; il sera ministre de la Production industrielle et du Travail de Vichy.

Qu’est-ce que la concorde sociale qu’il préconise ? C’est la désactivation du mouvement syndical, avec un retour au corporatisme ancien où patrons et ouvriers sont censés œuvrer ensemble au bien commun. La charte du travail d’octobre 1941 assigne aux syndicats « une place dans un ordre nouveau » et une fonction nouvelle : assurer la discipline interne du monde du travail. Le 1er mai appartient à d’autres, qu’à cela ne tienne, l’affiche de la fête du Travail montre Pétain serrant la main d’un ouvrier avec cette légende : « Je tiens les promesses, même celles des autres ».

Discours de Maurice Thorez, sur la place de la Concorde, 1er mai 1947.

1er mai 1947, un million de personnes place de la Concordre


Le retour à la paix voit la CGT faire du 1er mai 1945 « une journée de travail et de solidarité ne prenant pas l’aspect d’une journée chômée ». La France en ruines doit se reconstruire et le temps est à l’effort. La loi du 26 avril 1946 [n°46-828] refait du 1er mai un jour chômé et payé. Une autre loi du 30 avril 1947, à l’initiative d’Ambroise Croizat, métallurgiste et ministre communiste du Travail, fait entrer le 1er mai dans le Code du Travail comme jour chômé et payé.

Maurice Thorez, dirigeant du PCF, en profite pour faire du 1er mai 1947 une épreuve de force. Ce jour-là, un million de personnes défilent entre République et Concorde pour écouter le discours de Thorez, également ministre du Ravitaillement. Déploiement inutile : quatre jours plus tard, Thorez est chassé du gouvernement. La loi du 29 avril 1948 pérennise le jour chômé et férié et officialise la dénomination « Fête du travail ».

L’Eglise catholique va également s’emparer de ce jour pour attribuer une deuxième fête à Saint-Joseph. Le 5 juin 1955, Pie XII institue la fête de Saint-Joseph artisan, patron des travailleurs le 1er mai ; Saint-Joseph est également fêté le 19 mars, fête d’obligation depuis 1621 à l’initiative de Grégoire XV.

Paris, 1er mai 1968.

1er mai 1968 : ils sont 100.000 à battre le pavé parisien


Puis la IVe République des guerres de décolonisation à l’international rentre en glaciation au niveau social intérieur : interdiction de manifestations publiques. Il faudra attendre 14 ans, que le contentieux algérien ne soit réglé, que la IVe République ne soit tombée et que la CGT tente de faire tomber la Ve République, avant que le 1er mai ne soit commémoré dans les rues de France. Le 1er mai 1968, ils sont 100.000 à battre le pavé parisien, mais l’engouement syndical ne cessera de décroître. Jusqu’au retour de l’extrême droite en France.

Le 1er mai 1988, Jean-Marie Le Pen, candidat aux présidentielles françaises [14 % le 24 avril 1988] organise « la fête du Travail et de Jeanne d’Arc » à Paris, avec défilé entre l’Opéra et la Concorde. Le pli est pris. Le Front National en fera chaque année son rassemblement majeur ; celui du 1er mai 2001 prend une tournure différente : Le Pen est qualifié pour le second tour des présidentielles. Mais cette année, ils seront plus de 500.000 à manifester contre l’extrême-droite.

David Alfaro Siqueiros : Lutte pour l’émancipation.

Le drame de la mise au chômage de millions de travailleurs


Fête anarchiste, bolchévique et fasciste, journée laïque et religieuse, que reste-t-il de cette aventure ouvrière contre l’oppression ? Relevons deux tendances illustrant la revanche du patronat : la tolérance administrative pour la vente sur la voie publique du muguet de mai, issu d’une ancienne coutume monarchique instituée le 1er mai 1561 par Charles IX ; mode relancée par le patronat de la haute couture parisienne le 1er mai 1900. Puis, le Black Friday, jour de deuil ouvrier initial, terme détourné par la grande distribution pour désigner une braderie mondialisée.

Le lendemain du Thanksgiving américain, quatrième jeudi de novembre consacré à la dinde farcie ou graciée, c’est le vendredi quand, jusqu’à tard dans la nuit, des soldes rameutent des masses de consommateurs dans une ambiance de dindons de la farce. Devant la profusion des produits manufacturés dans les ateliers du monde à bas coûts par des automates, se joue le drame de la mise au chômage de millions de travailleurs dans l’effervescence commerciale.

Mario Serviable


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