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Pointe-des-Galets

1959 : « Territoire-blues », entre Oasis et Cœur-Saignant

9 mai 2017
7 Lames la Mer
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1959, Le Port, quartier Cœur-Saignant. Une construction en dur se dresse au milieu de la savane, non loin des bidonvilles. Un photographe pointe son objectif et fige cette « Oasis » qui joue un contraste brutal avec la misère alentour. Histoire d’Oasis, de Cœur-Saignant. Nous entrons en « Territoire-blues ».

Plaine des galets. Au milieu de la savane et des épineux, se dresse un bâtiment cossu : le "Club Oasis". 1959. Carte postale.

« Oasis » 1959 : la misère se cache hors cadre


« Tout lieu, toute situation qui offre une détente, un repos, qui se présente comme une exception au milieu de ce qui est désordre, trouble, etc ». Cette définition du Larousse pour le mot « Oasis » semble avoir été formulée spécialement pour l’Oasis du Port des années 1950.

Car c’est au beau milieu d’une savane aride, parsemée de bidonvilles, de tôles, de chemins « coup’d cogne », de « sentiers bois d’lait » [1] et de misère que l’association « Oasis » fait édifier, dans les années 50, une « bâtisse cossue », en dur, destinée aux loisirs de la bourgeoisie portoise.

Cette photo prise en 1959 montre un décor quasi désertique autour de la « maison Oasis ». La ville du Port compte alors un peu moins de 14.000 habitants. Hors cadre, la misère se cache dans un entrelacs de baraquements sommaires, au « Cœur-Saignant » où les ouvriers, dockers, cheminots abritent leurs familles. « Cœur-Saignant » est alors le plus grand bidonville de l’île.

Corvée d’eau à la fontaine publique, quartier Cœur-Saignant. Photo : Alain Dreneau. 1979.

Club de notables... à quelques pas du « Territoire-blues »


Dans les années 50 et 60, les médecins, armateurs, pharmaciens (etc.) se retrouvent donc à la « maison Oasis » — sorte de club — pour s’y détendre, bavarder, jouer au poker ou disputer une partie de tennis dans le parc qui sert d’écrin à ce cercle de notables... à quelques pas du « Territoire-blues » [2], où survivent la classe ouvrière et les becqueurs de clé.

En 1954, 80% des logements au Port ne disposent pas d’eau courante. En 1971, ils sont encore 56%. En 1974, les 2/3 des habitations sont des bidonvilles...

En 1930, le voyageur Marcel Mouillot, de passage à La Réunion, fait le récit de l’animation qui s’empare du Cœur-Saignant, lors de l’escale au port de la Pointe-des-Galets, d’un aviso et d’un sous-marin français.

Le docker Joseph M’Changama, avec sa mandoline, devant le bar de la célèbre tenancière, "Mamzel Paula", Paula Olivia Crezo. Années 40/50.

« Les lits ont été amarrés aux poutres du plafond »

Le Port a connu l’agitation et le fourmillement des grands jours. (...) Les cases sont illuminées, les guitares grincent, les phonos hurlent tard dans la nuit pendant que des paillotes brûlent et que la détonation des pétards et des cartouches de révolvers éveillent une population qui ne s’étonne pas pour si peu.

Le matin, des pièces de lingerie féminine, au quartier du Cœur-Saignant pavoisent les fils électriques de la ligne du télégraphe, travail de nuit gracieusement exécuté par l’équipe de mécaniciens du sous-marin. En certaines habitations, les lits ont été amarrés aux poutres du plafond :
“... Ma mère ! ... L’a mis mon lit en carrousel !”

Le commandant de l’escadrille fronce le sourcil à la lecture du cahier de rapport... Me reprocherait-il de lui remettre en mémoire les éclats de rire qui secouaient ses larges épaules, cette nuit dernière, alors que, dans une case, s’organisait la plus fantaisiste des farandoles, et qu’un quartier-maître saoul le menaçait de le foutre dedans parce qu’en tenue irrégulière, sans galons, sans veste, sans casquette, à la tête de la bande de jeunes fous qui organisaient le tapage : ses officiers ?

Ambiance au marché du Port.

« Vi sava Cœur Saignant / Pou rôde un figurant »


« A vous Maman Clara / Fait pas vout’l’embarras / Vi sava Cœur Saignant / Pou rôde un figurant [3] » chantait Georges Fourcade en 1930, dans la célèbre « Chanson de Francisco », faisant ainsi allusion à la prostitution au Port et notamment dans le quartier du Cœur-Saignant.

La conseillère municipale Simone Morin, elle aussi, dépeint le quotidien impitoyable des années 40 : « Dans les humbles maisons du « Cœur Saignant » du Port / La fille, au matelot marchande un peu d’ivresse / Et sa mère au matin pria tant à la messe / Pour qu’un bateau enfin, vint du Sud ou du Nord » [4].

Une rue au Port, au début du 20ème siècle.

Un couteau planté dans le cœur


Ainsi se tisse la mythologie du Cœur-Saignant, croqué par celui que l’on nomme le barde créole [5], source d’inspiration pour les poètes et les romanciers, avec des habitants animés par un esprit de résistance et de débrouille, immense bidonville au nom mystérieux.

Pour certains, « Cœur-Saignant » viendrait d’une bagarre au cours de laquelle un marin aurait été tué là, un couteau planté dans le cœur. Selon d’autres sources, ce serait un Sandragon (« Sang de dragon » — pterocaptus indica) qui aurait donné son nom au quartier. La sève qui coule de cet arbre est rouge comme le sang...

C’est en ce « territoire-blues », comme il le qualifie lui-même, que le poète Alain Lorraine puise la source et la force d’une large part de son recueil « Tienbo le rein »...

Paillotes au Port en 1901, photographiées par Jean Binot.

« Blues qui cherche les ancêtres »

« Ile fontaine attendue après la nuit / Les enfants du Cœur-Saignant ne doivent pas confesser notre oubli / Au fond du bidonville il y a des cases / Des bouts de case / En paille / En bouse de vache / En bac goudron / En marmaille la gale / En carri pois / Territoire-blues / Vies explosées autour de la lampe à pétrole / De la bougie qui annonce le secret / Blues dans la cour du dimanche / Quand le rhum aussi fait seul dans la misère / Blues qui cherche les ancêtres » [6].

« Pays Cœur-Saignant / Les jours de l’eau sont des vaudou du fer-blanc / Une dernière fois je parle pour te donner la dureté du matin... » [7]

« Fille d’Afrique du pays beau / De notre pays beau / Noire de peuple et de lumière / Avec cet orage de couleurs dans ton rire / Fille d’Afrique du pays loin / De notre pays loin / Détenue / Déchirée / Dans la misère chaude du Cœur-Saignant / Fille d’Afrique du pays seul / De notre pays seul / Noire de peuple et de lumière... » [8]

La légende de Cœur-Saignant emprunte à l’imaginaire populaire, traces des lignes de vie heurtées et paie un lourd tribut à la misère. Ainsi, en mars 1913, suite au passage d’un cyclone, le journal « La Patrie Créole » affirme : « Il n’y a plus une paillote debout à Cœur-Saignant ». Qu’importe : le peuple du « Pays Cœur-Saignant » redresse la tête, vaillant, ramasse ce que le coup de vent a laissé derrière lui, et reconstitue, pièce par pièce, le bidonville qui l’a vu naître.

Aujourd’hui, du Cœur-Saignant, s’échappe une coulée verte...

7 Lames la Mer


Le "Club de l’Oasis". Extrait.

Années 50 : une « Oasis » au milieu d’une plaine de galets


L’association « Oasis » réalise la construction d’un « immeuble cossu » au milieu de la plaine des Galets — recouverte de savane et de... galets — sur un terrain de 14.580 m2. Ce lieu devient vite le rendez-vous favori de la bourgeoisie portoise (médecins, pharmaciens, etc.).

On y trouve par exemple une salle réservée aux joueurs de poker. Sur le terrain apparait le premier cours de tennis du Port. À cette époque, on ne compte au Port que deux centaines de logements en dur contre plus de 2.000 paillotes pour 10.689 habitants.


De gauche à droite : Raymond Mondon, André Gontier et Léon de Lépervanche.

25 mars 1962 : la riposte des femmes de Cœur-Saignant


Bourrage d’urnes, listes fantômes, intimidations, agressions, violences, nervis, circulation de billets, gaz lacrymogènes... Les observateurs et acteurs de cette époque — et plus particulièrement de ce 25 mars 1962, jour des élections municipales partielles consécutives au décès du maire Léon de Lépervanche — rapportent que les opérations de vote de ce scrutin municipal ont été entachées de graves irrégularités.

Ce jour-là, deux listes principales sollicitent les suffrages des électeurs : la « Liste d’entente portoise » (droite) menée par André Gontier et la « Liste communiste et progressiste pour la défense des intérêts sociaux et économiques du Port ainsi que le respect du suffrage universel » (gauche) menée par Raymond Mondon.

L’élection sera remportée par André Gontier mais dans un climat de répression. Des émeutes éclatent à travers la cité portuaire.

« Sur la RN4, au carrefour de l’Oasis, près de l’ex-commerce Bovalo [9], les forces de l’ordre se heurtent à une résistance farouche de la population, raconte Eugène Rousse dans son ouvrage « La commune du Port a 100 ans », (tome III, 1997). (...) Au cours de cette véritable guérilla, les femmes du Cœur-Saignant abattent un travail de titan. Telles des fourmis agrippées à leur butin, elles se mettent à pousser jusqu’à la RN4 des réservoirs métalliques [10] entreposés dans la cour de l’Oasis. Une vingtaine de ces citernes renforcent considérablement les barrages (...) sur la RN4 où les hommes font face aux gendarmes et CRS qui s’efforcent de les déloger ».

L’avenue Rico Carpaye en 1979. Image extraite du film « Maloya pour la liberté » de Jacqueline Meppiel.

« À 19h40, c’est l’horreur »


Un autre épisode douloureux ajoutera à la réputation sulfureuse du Cœur-Saignant. En mars 1978, suite aux élections législatives (Jean Fontaine l’emporte face à Paul Vergès), un convoi des partisans de Jean Fontaine traverse la ville du Port. « Il s’agit d’un cortège [110 véhicules] extrêmement bruyant, raconte Eugène Rousse. (...) Les occupants [du convoi] frappent du poing la carrosserie des voitures, tout en hurlant des slogans hostiles au maire du Port ».

Après un crochet par la commune de la Possession, le cortège arrive au carrefour du Sacré-Cœur. Il est accueilli aux cris de « Vive Vergès » par des jeunes Portois qui se tiennent de chaque côté de la chaussée.

« À 19h40, c’est l’horreur, poursuit Eugène Rousse. Trois camionnettes de Saint-Paul se mettent à rouler de front. (...) Après leur passage éclair, on relève de nombreux blessés dont neuf sérieusement touchés ». Rico Carpaye, 17 ans, ne se relèvera jamais. Il est inhumé le jeudi 16 mars 1978.


Jouer dans la savane... Marmailles au quartier du Cœur-Saignant. Photo : Alain Dreneau. 1979.

Histoire d’« Oasis » au Cœur-Saignant


  • 1976 : la municipalité fait l’acquisition de l’immeuble de l’association « Oasis » pour 620.000 francs.
  • 1978 : démarrage du chantier du Parc Boisé, situé à proximité du Parc de l’Oasis.
  • 1979 : démarrage des travaux de construction d’un stade à côté du Parc de l’Oasis.
  • 22 septembre 1981 : ouverture du « collège de l’Oasis » dans la ZAC 1, collège dont la construction — débutée en avril 1980 — a nécessité « le déplacement et le relogement de 44 familles ». Il s’agit du second collège du Port après le « collège Edmond Albius ».
  • 1982 : un plateau sportif polyvalent, une piste d’athlétisme ainsi que trois courts de tennis sont réalisés à côté du Parc de l’Oasis.
  • 1987 : le gymnase Dulcie September est édifié à proximité du Parc de l’Oasis.
  • Les locaux de l’ex-club de l’Oasis ont notamment accueilli l’ADAP (Association pour le développement de l’animation portoise), puis l’ILOI (Institut de l’image de l’océan Indien). Le Parc de l’Oasis a aussi été le lieu de la traditionnelle fête de Témoignages pendant de nombreuses années. Le podium était dressé contre la façade de la construction.
  • 1981 : « C’est dans cette cour de l’Oasis que, avec l’accord de Paul Vergès, je vis la SBTPC pour que y soit construite une école de 13 classes... en moins de 2 mois, raconte Raymond Lauret, alors premier adjoint au maire. Le but était réaliser une école pour accueillir 450 élèves à la rentrée des classes qui avait lieu moins de 2 mois plus tard. Et ça a marché. Nous étions le 3 Août 1981. En septembre, la rentrée des classes put se faire. Cette école couta à la collectivité 25 % du prix normal (96.000 francs la salle au lieu des 340.000 traditionnels) ».

    Orientations biographiques :
    « Tienbo le rein & beaux visages cafrines sous la lampe », Alain Lorraine, Océan Éditions, 1998 • « Pointe et complainte des Galets », poèmessageries et petite anthologie sur Le Port et le chemin de fer pour un centenaire, Patrice Treuthardt, Éditions Village Titan/UDIR, 1988 • « La commune du Port à 100 ans », Tomes I, II, III & IV, Eugène Rousse, Édition de la Ville du Port, 1995, 1996, 1997, 2000 • Archives 7 Lames la Mer • Archives privées • Merci à Alain Dreneau et à Raymond Lauret.


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Notes

[1Bois de lait : arbuste endémique de La Réunion et de l’île Maurice.

[2Expression empruntée au poète Alain Lorraine.

[3Dans une autre version de cette chanson, le mot « figurant » a été remplacé par « supplément »... plus explicite.

[4Extrait de « Pointe des Galets... » de Simone Morin, recueil « Adieu Bourbon », imprimé à Madagascar en faible quantité.

[5Georges Fourcade

[6Extrait du recueil d’Alain Lorraine « Tienbo le rein ».

[7Extrait du recueil d’Alain Lorraine « Tienbo le rein ».

[8« Fille d’Afrique », poème extrait du recueil d’Alain Lorraine « Tienbo le rein ».

[9Xavier Bovalo, commerçant du Cœur-Saignant, cofondateur du syndicat des dockers en 1936. Il fut aussi conseiller municipal de Léon de Lépervanche.

[10Il s’agit de récipients cylindriques de 4 à 5 mètres de long et de 3 mètres de diamètre fabriqués par la SMPR (société Marcelin) et destinés à recevoir des carburants.

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