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Un touriste à l’île Bourbon

1843 : bal blanc et danse « nègre »

12 septembre 2015
Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
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« Diamants, gants blancs et fraîches toilettes » au bal du gouverneur. Plus loin dans la nuit, changement de décor et de corps. « Bambous et lianes, torches et lampes d’huile de coco » au bal des Noirs. Cela se passe à La Réunion (alors île Bourbon) en 1843. La juxtaposition de ces deux scènes qui s’enchaînent dans la nuit et dans le récit d’un touriste offre un tableau au contraste saisissant. D’un côté les salons, les lumières, les pièces d’or... De l’autre, la nuit troublée par la lueur des flambeaux et « l’orgie de la liberté ».

Quadrille et valse chez le gouverneur. « Bamboula » [1] et « danse nègre » sous les étoiles. Le récit de Charles-Hubert Lavollée nous restitue une scène dont il est l’acteur et le témoin lors de son séjour à l’île Bourbon, en 1843. Son témoignage rejoint de nombreuses descriptions de « danses des esclaves » — ici à La Réunion, mais aussi à l’île Maurice, dans la Caraïbe, etc. — généralement dominées par une sorte d’attraction-répulsion et teintées du racisme ambiant de la période. Comme par exemple la description de Paul Eugène Rouhette de Monforand dans l’Album de La Réunion en 1883, où l’auteur, lui aussi, « surprend » une scène de « maloya » par hasard, en pleine nuit.

Ce témoignage de Lavollée, sort néanmoins de l’ordinaire, par le contraste qu’il établit entre deux tableaux : celui du bal du gouverneur et celui de la « foule compacte de nègres et négresses se livrant à toutes les excentricités du bamboula ». D’un côté les salons, les lumières, les pièces d’or... De l’autre, la nuit troublée par la lueur des flambeaux et « l’orgie de la liberté ».

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"La Bamboula", de Louis-Honoré-Frédéric Gamain, (1836)

Si le bal de Noirs fut interdit en 1819 par le gouverneur Milius, il fut cependant toléré et considéré par les propriétaires d’esclaves avec une sorte de « paternalisme bienveillant ». À l’instar de tous les éléments du processus de créolisation, que l’on a tendance à revisiter aujourd’hui au prisme révisionniste toujours prégnant de « l’esclavage doux », la place du bal noir dans la société de Bourbon était déterminée par la dialectique dominant-dominé propre à la société de plantation.

Concession accordée aux esclaves à l’encontre de l’administration coloniale, le loisir de l’esclave constituait surtout un moyen abouti de contrôle social, fonctionnant tant comme une soupape de sureté, une déclinaison de la politique du ventre et un moment de mise en scène de la bienveillance des planteurs. Un dispositif de pouvoir que l’on gagnerait à garder en tête, à l’heure où la Fèt Kaf de l’Abolition de l’Esclavage est devenue « Liberté métisse », célébrée sur le bien nommé domaine Moka sous l’oeil complaisant des notables.

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

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Bal chez le gouverneur, de Marc Chagall, 1948.

Le soir, il y eut bal chez le gouverneur. (…) Le bal fut des plus brillants. Les salons, encombrés de monde, émaillés de quadrilles ou de tables de jeux, resplendissaient de diamants, de gants blancs et de fraîches toilettes, apportées de Paris par le dernier navire.

Le teint, naturellement pâle des dames créoles, s’enflammait aux lumières et sous l’excitation continuelle de la valse qui faisait ressortir le charme de leur taille svelte et flexible.

Pendant que les dames dansaient avec les uniformes, les colons, dans un salon voisin, jouaient ou pariaient, dans l’attente fiévreuse d’un brelan, sur le tapis couvert de pièces d’or qui représentaient leurs champs de cannes ou leurs nègres. La passion du jeu est la plaie incurable de nos colonies : chaque nuit de fête est marquée par quelque désastre et augmente le nombre de colons ruinés ou plutôt le chiffre des dettes.

Je sortis du bal au milieu de la nuit. Sur ma route que j’allongeai à dessein pour laisser à mes souvenirs d’Europe le temps de se perdre dans les pures harmonies de la brise indienne, j’entendis au loin les sons d’un orchestre et de voix joyeuses. Bien que rassasié de musique, je me dirigeai machinalement de ce côté et me trouvai bientôt au milieu d’une danse nègre.

La salle de bal, parquetée de verdure, tapissée de bambous et de lianes entrelacées, n’avait pour tout lustre que des torches de résine et quelques lampes d’huile de coco ; les étoiles, scintillant au ciel, brillaient à travers les cribles du feuillage et répandaient sur l’ensemble du tableau, peint et encadré par la seule nature, leur douce lumière.

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"Bal des Cafres", lithographie d’Antoine Roussin

Autour d’un orchestre rauque et criard, mais qui pourtant ne manquait pas d’une certaine mélodie, une foule compacte de nègres et négresses se livrait à toutes les excentricités du bamboula. Quelques groupes chantaient ou plutôt criaient à tue-tête un jargon inintelligible, réminiscence dépaysée de la côte africaine ; d’autres s’enivraient de rack, avant de retourner aux danses.

C’était l’orgie de la liberté, aux seules heures qui n’appartiennent pas à l’esclavage. Je m’étais caché derrière un arbre, et j’observais curieusement ce singulier spectacle dont la folie m’attristait ; je ne tardai pas cependant à être découvert, les danses s’arrêtèrent un instant, mais l’orchestre allait toujours et le bamboula reprit de plus belle.

Enfin, j’étais parvenu à voir quelque chose qu’on ne voit pas à Paris, et, à la suite de mes deux bals, je pouvais rêver en blanc et noir.

Charles-Hubert Lavollée
Bourbon, 1843
Extrait de « Voyage en Chine », Paris, J. Rouvier – A. Ledoyen, 1852.

Notes

[1Le terme bamboula (tambour africain) désigne à la fin du XVIIIe siècle une danse syncopée exécutée au rythme du tambour lors des cérémonies à Haïti. Importé aux États-Unis, via la Louisiane par l’entremise d’esclaves, le terme se généralise dans les Antilles avant d’être appliqué, de manière dépréciative, aux danses et musiques de l’ensemble des esclaves noirs africains.

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